
19 janv. 2016 · 24 min
Concours de maths : de 1894 à l’essoufflement français
Dans cet épisode, suivez l’essor des concours de maths scolaires, de leur première européenne en 1894 au recul observé en France après 2000.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, pour cette nouvelle exploration, on va vous demander d'imaginer une scène un peu, vraiment inhabituelle.
Intervenant 2
Très inhabituelle pour des
Intervenant 1
maths. Exactement. Imaginez une immense salle de spectacle. Elle est plongée dans la pénombre. La foule retient son souffle, vraiment. Et sur une scène balayée par des faisceaux lumineux, on a deux équipes qui s'affrontent.
Intervenant 2
Ils sont en sueur.
Intervenant 1
C'est ça, en sueur, le regard complètement rivé sur des écrans géants et ils manipulent des pièces géométriques de façon hyper frénétique. Et là, on se demande s'agit-il d'une finale mondiale de jeux vidéo ?
Intervenant 2
Ou d'un tournoi d'arts martiaux peut-être ?
Intervenant 1
Ben non, pas du tout. Ce que vous regardez, ce sont des lycéens en train de résoudre des équations algébriques et des problèmes de combinatoire en direct.
Intervenant 2
Et c'est une image qui est tranche radicalement avec l'esthétique classique de notre discipline. On est vraiment aux antipodes du silence un peu glacial des bibliothèques universitaires.
Intervenant 1
Ah ça, le décalage est vertigineux ! C'est pour ça que dans notre plongée dans les sources d'aujourd'hui, on va s'intéresser à un corpus fascinant qui retrace toute l'histoire, les crises et l'évolution des compétitions mathématiques.
Intervenant 2
Et le but, ce n'est pas juste de faire une
Intervenant 1
chronologie. Non, voilà, on veut comprendre une véritable bataille culturelle. Comment on a essayé, au fil des décennies, de transformer une matière qui est souvent
Intervenant 2
redoutée,
Intervenant 1
une matière perçue comme un outil de sélection aride, pour en faire une dynamique sociale, collective et même un spectacle de masse. Mais pour saisir ça, il faut d'abord regarder comment on évaluait les mathématiques à l'origine.
Intervenant 2
Oui. Alors là, nos sources nous font faire un bond en arrière. On part en 1894, en Hongrie.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et c'est vraiment un moment charnière. C'est l'initiative du baron Ödvös.
Intervenant 1
Il était ministre de l'éducation, c'est bien ça ? C'est
Intervenant 2
ça. Ministre de l'éducation à l'époque. Et la société hongroise de mathématiques créait la toute première compétition formelle pour les lycéens. Et l'enjeu sociologique, il est fort, parce qu'il ne s'agit plus de juste réciter un cours ou de vérifier l'application mécanique d'un théorème. On sort du par cœur quoi ! Absolument ! On va confronter les jeunes esprits à des problèmes totalement inédits. Donc on passe d'une logique de validation des acquis scolaires à une vraie logique de détection de l'intuition pure.
Intervenant 1
C'est génial ça !
Intervenant 2
C'est l'acte de naissance du défi intellectuel institutionnalisé en fait.
Intervenant 1
Et ce modèle, il va se répandre rapidement ?
Intervenant 2
Pas si but. Il va infuser très lentement en Europe, mais il sera massivement récupéré par l'URSS dans les années 30.
Intervenant 1
Ah oui, pour des raisons stratégiques, j'imagine.
Intervenant 2
Exactement, pour détecter leurs futurs ingénieurs de pointe. Et c'est ce qui aboutira bien plus tard aux Olympiades internationales en 1959.
Intervenant 1
Donc on a une dynamique hyper internationale avec même un fonds géopolitique très fort. Mais en lisant nos documents, j'ai été frappée par le contraste avec la France de l'époque.
Intervenant 2
Ah oui, l'exception française, on n'y coupe pas.
Intervenant 1
Voilà. Dans le pays de Descartes, de Poincaré, on est resté totalement imperméable à cette approche ludique pendant super longtemps. Enfin, jusqu'aux années 70, la seule arène, c'était le concours général.
Intervenant 2
C'est ça, la tradition française, elle est marquée par un conservatisme académique très fort. Le concours général, c'est l'élite de l'élite. On enferme les meilleurs élèves de la nation pendant des heures.
Intervenant 1
Des heures entières,
Intervenant 2
oui. Pour rédiger des démonstrations d'une complexité inouïe. Il n'y a absolument aucune volonté de massification.
Intervenant 1
Ni aucune dimension ludique, pour le coup ?
Intervenant 2
Non, rien. C'est un rituel républicain très solennel, très sérieux. La vraie rupture paradigmatique, elle n'arrive qu'en 73, grâce à une figure pionnière que nos textes mentionnent, c'est Georges Glazer.
Intervenant 1
À l'université Louis Pasteur de Strasbourg, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement. Et il va inventer ce qu'il nomme le rallye mathématique d'Alsace.
Intervenant 1
Alors là, il faut qu'on s'arrête sur ce mot, sur cette terminologie, parce qu'elle n'a rien d'évident. Moi, quand j'entends le mot rallye, je pense direct au sport automobile.
Intervenant 2
Ouais, les voitures, la boue.
Intervenant 1
Voilà, la boue, le chronomètre, la navigation à l'aveugle avec le copilote. Pourquoi Diab Glazer va-t-il chercher un vocabulaire sportif pour faire de l'algèbre ?
Intervenant 2
En fait, ils cherchent vraiment à briser l'angoisse de la copie blanche. Dans le système traditionnel, l'examen, c'est une épreuve de solitude absolue. En introduisant le terme de rallye, Glaeser veut induire l'idée d'un parcours par étapes. Une sorte de navigation,
Intervenant 1
en fait.
Intervenant 2
C'est ça, une navigation où l'erreur, les détours, ça fait partie du trajet. Mais la composante vraiment cruciale qu'il ajoute, c'est le travail d'équipe.
Intervenant 1
Ah d'accord, donc si je comprends bien la mécanique, c'est presque l'ancêtre intellectuel de l'escape room, non ?
Intervenant 2
Ouais, on peut le voir comme ça, ouais.
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