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12 sept. 2017 · 25 min

Cinq tuiles de girih derrière les motifs de l’art islamique

Dans cet épisode, suivez Peter Lu d’une madrasa de Bukhara à l’identification des cinq tuiles de girih qui structurent ces pavages de l’art islamique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginez-vous un instant, en 2005, vous êtes en Ouzbékistan et il y a cette chaleur vraiment écrasante qui baigne les rues, les rues un peu poussiéreuses de la ville de Bukhara.

  2. Intervenant 2

    Ouais, le genre de chaleur où on cherche absolument l'ombre, en fait.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Et du coup, vous vous tenez face au mur d'une madrassa, donc une école religieuse qui est vieille de plus de 500 ans. Ce mur, il est entièrement recouvert de faïences bleues et turquoises. C'est magnifique.

  4. Intervenant 2

    Ah, c'est sublime, ouais.

  5. Intervenant 1

    Mais là, caché dans cet entrelague vertigineux de motifs géométriques, vous reconnaissez soudainement une percée mathématique majeure.

  6. Intervenant 2

    Une percée qui n'a été théorisée formellement qu'au cours des années 1970. C'est fou quand on y pense.

  7. Intervenant 1

    C'est complètement fou. Et c'est justement le point de départ de notre exploration d'aujourd'hui qui est basé sur plusieurs recherches documentées et notamment l'article « Le secret des motifs en terre d'islam ».

  8. Intervenant 2

    Tout à fait.

  9. Intervenant 1

    Donc notre objectif pour cette plongée, c'est de comprendre comment des artisans médiévaux ont pu concevoir des géométries d'une complexité insensée et surtout comment ils ont devancé les mathématiques modernes de cinq siècles.

  10. Intervenant 2

    Oui, le tout évidemment sans ordinateur et sans calculatrice.

  11. Intervenant 1

    Ah oui, c'est ça qui est fascinant. Parce que l'histoire de cette découverte, en fait, elle lie la physique quantique, l'histoire de l'art et la géométrie pure.

  12. Intervenant 2

    Un beau mélange.

  13. Intervenant 1

    Oui, un très beau mélange. Quand on se promène dans ces régions d'Asie centrale ou même du Moyen-Orient, l'œil est immédiatement saturé par les décors géométriques. Il y en a partout, sur les mosquées, les palais.

  14. Intervenant 2

    Partout, c'est ça. Les lignes se croisent, elles forment des étoiles, elles repartent dans plein d'autres directions. Et on appelle ces ornements des girihs.

  15. Intervenant 1

    Des girihs, d'accord.

  16. Intervenant 2

    C'est un terme persan qui se traduit littéralement par « nœud ».

  17. Intervenant 1

    Ah, comme un nœud qu'on fait avec une corde ?

  18. Intervenant 2

    Exactement. Visuellement, ça ressemble vraiment à un ruban infini qui se noue et se dénoue indéfiniment sur les murs.

  19. Intervenant 1

    Ouais, c'est très hypnotique comme effet d'ailleurs.

  20. Intervenant 2

    Complètement hypnotique. Et pendant très longtemps, les historiens de l'art pensaient que ces artisans dessinaient tout ça simplement à l'aide d'une règle et d'un compas.

  21. Intervenant 1

    Genre à l'ancienne.

  22. Intervenant 2

    Voilà, à l'ancienne. En improvisant un peu ou en appliquant des grilles, on va dire, assez rudimentaires.

  23. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça. Parce que pour comprendre pourquoi cette vision très classique, pourquoi elle a volé en éclats, il faut revenir à ce fameux jour de 2005 à Bukhara.

  24. Intervenant 2

    Oui, le jour où tout a basculé.

  25. Intervenant 1

    C'est ça. La personne qui se tient devant ce mur, c'est un certain Peter Louza. Et à l'époque, il faut bien préciser qu'il n'est pas du tout historien de l'art.

  26. Intervenant 2

    Pas du tout.

  27. Intervenant 1

    Il est étudiant en physique à l'université de Harvard. Donc il a vraiment un cerveau qui est entraîné à repérer des structures dans le chaos.

  28. Intervenant 2

    Oui, c'est un physicien, il cherche les lois universelles.

  29. Intervenant 1

    Et en fixant ces fameuses étoiles à cinq et dix branches sur la madrassa, il ne voit pas juste un joli décor en fait. Non. Il reconnaît les principes de ce qu'on appelle un pavage non périodique. Un concept super spécifique qui a été rendu célèbre par le mathématicien britannique Roger Penrose.

  30. Intervenant 2

    Ah, Penrose. Il faut faire un petit détour par lui pour vraiment mesurer l'énormité de Penrose, enfin, de ce que Peter Liu soupcionne à ce moment précis.

  31. Intervenant 1

    Ouais, je veux bien, parce que c'est pas forcément évident pour tout le monde.

  32. Intervenant 2

    En géométrie, paver un plan, ça veut dire recouvrir une surface plane sans laisser le moindre trou.

  33. Intervenant 1

    D'accord.

  34. Intervenant 2

    Et sans que les pièces ne se chevauchent, évidemment.

  35. Intervenant 1

    Ouais,

  36. Intervenant 2

    logique. Si on pense, je sais pas, au carrelage classique d'une cuisine, on utilise généralement des carrés.

  37. Intervenant 1

    Ou parfois des hexagones.

  38. Intervenant 2

    Voilà, c'est un pavage classique.

  39. Intervenant 1

    Voilà, c'est ce qu'on appelle un pavage périodique.

  40. Intervenant 2

    En fait, vous prenez un bloc du motif, vous le décalez de quelques centimètres, et bam, il se superpose parfaitement au reste.

  41. Intervenant 1

    D'accord. La prévisibilité est totale. C'est un peu comme un papier peint de salon, en fait.

  42. Intervenant 2

    C'est ça.

  43. Intervenant 1

    Une fois qu'on a vu, je ne sais pas, 30 centimètres du motif, on sait exactement à quoi ressemblera le reste du mur.

  44. Intervenant 2

    Exactement. Mais les mathématiciens, eux, ils se sont longtemps demandé s'il était possible de paver un plan infini avec un ensemble limité de tuiles, mais de telle sorte que le motif global ne se répète jamais.

  45. Intervenant 1

    Jamais, jamais.

  46. Intervenant 2

    Jamais. Et attention, on ne parle pas juste d'un chaos aléatoire où on se jette des formes au hasard.

  47. Intervenant 1

    Ouais, il faut que ça reste un système avec des règles.

  48. Intervenant 2

    C'est ça, un système régi par des règles très strictes, mais qui échappe complètement à la répétition cyclique. Et c'est ça qu'on appelle un pavage non périodique.

  49. Intervenant 1

    D'accord, je vois.

  50. Intervenant 2

    Et dans les années 1970, Roger Penrose a réussi cet exploit conceptuel. Il a prouvé qu'on pouvait accomplir ça en utilisant uniquement deux formes géométriques de base. Seulement deux ? Seulement deux. Qu'il a baptisé les « cerfs-volants » et les « fléchettes ». En fait, ces deux pièces s'emboîtent selon des règles hyper précises pour créer un univers visuel qui peut s'étendre à l'infini.

  51. Intervenant 1

    D'accord.

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