
22 févr. 2016 · 20 min
Chimiothérapie : une prise de sang, puis l’équation du débit
Dans cet épisode audio, suivez pas à pas la concentration du médicament, puis la clairance — sa capacité d’élimination propre au patient — jusqu’au débit de perfusion.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Toutes les deux secondes, c'est le temps qu'il faut pour qu'une personne meure du cancer dans le monde, 15 millions de décès par an.
Intervenant 2
C'est un chiffre
Intervenant 1
terrifiant. C'est complètement fou quand on y pense. Et le plus angoissant, je trouve, c'est que cette espèce d'hécatombe globale, elle commence toujours de la même façon.
Intervenant 2
Par une seule cellule ?
Intervenant 1
Exactement. Par une seule et unique cellule souche qui décide soudain de désobéir aux règles. Elle désobéit à notre organisme et elle commence à se multiplier, mais de manière totalement anarchique.
Intervenant 2
Complètement hors de contrôle, ouais.
Intervenant 1
Mais aujourd'hui, on ne va pas faire un cours de biologie pure. On va plutôt voir comment une ligne d'algèbre est devenue une de nos meilleures armes pour stopper ce
Intervenant 2
massacre.
Intervenant 1
Notre source pour cette plongée aujourd'hui, c'est un article super intéressant qui s'intitule « Des équations différentielles en oncologie ». L'objectif de notre exploration est vertigineux. On va essayer de comprendre comment les mathématiques dictent à la goutte près le dosage vital d'une chimiothérapie.
Intervenant 2
Et c'est une précision qui est vitale parce que la clinique en a besoin. On affronte un ennemi qui est redoutable, tu vois, de par son nature même. Mais bon, avant d'arriver aux maths et à l'algèbre, il faut comprendre ce qu'on combat exactement.
Intervenant 1
Ben oui, on combat une maladie qui est connue depuis très longtemps en fait.
Intervenant 2
Ouais, historiquement, les médecins ont très vite repéré cette menace. Si on remonte à Hippocrate, il y a des millénaires... Ah
Intervenant 1
ouais, l'Antiquité.
Intervenant 2
C'est ça. Il palpait des grosseurs sur les patients, des tumeurs. Et en fait, il remarquait des sortes de ramifications bizarres qui s'étendaient tout autour de la masse centrale de la tumeur.
Intervenant 1
Ça devait être super effrayant à l'époque de découvrir ça.
Intervenant 2
Ah bah totalement. Et du coup, avec ses ramifications, il a appelé ça carcinoï en grec ancien.
Intervenant 1
Carcinoï.
Intervenant 2
Ouais, ce qui veut littéralement dire des crabes en fait.
Intervenant 1
D'où l'image du crabe, l'astrologie, tout ça, c'est resté dans notre inconscient collectif.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Et d'ailleurs, le cheminement de ce mot, c'est super bien décrit dans l'article, parce qu'après Hippocrate, il y a le médecin Romain Seltz, qui a traduit ce terme grec par son équivalent latin, qui est cancer.
Intervenant 2
Le fameux mot.
Intervenant 1
Le femme. Et pour boucler la boucle du vocabulaire médical qu'on utilise encore aujourd'hui, un autre grand médecin antique, Claude Gallien.
Intervenant 2
Ah oui, Gallien, bien sûr.
Intervenant 1
Il a commencé à utiliser un autre mot grec, onko. Onko, ça veut dire masse, ou un peu comme un fardeau.
Intervenant 2
Et c'est de là que vient oncologie ?
Intervenant 1
Voilà, c'est ça. Mais le truc, c'est qu'à l'époque, ils voyaient ça comme un problème super localisé.
Intervenant 2
Ouais, une masse qu'on peut juste couper ?
Intervenant 1
C'est ça, un crabe. Posé là, on l'enlève, et c'est fini. Mais on sait aujourd'hui que la réalité, elle est beaucoup plus insidieuse. Le crabe, il reste pas du tout sagement à sa place.
Intervenant 2
Et c'est ça toute la tragédie de cette maladie. Parce que si la tumeur restait juste dans un organe, bon, on utiliserait ce qu'on appelle un traitement loco-régional.
Intervenant 1
Genre la chirurgie, quoi.
Intervenant 2
Exactement, le scalpel du chirurgien, ou alors un faisceau très précis de radiothérapie. Ça suffirait pour l'éradiquer. Mais le problème, c'est que les cellules cancéreuses, elles voyagent.
Intervenant 1
Elles utilisent notre propre corps contre nous.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. Elles se servent du réseau sanguin et du système lymphatique du patient comme des autoroutes, en fait, pour se disséminer partout.
Intervenant 1
Et donc là, la maladie devient systémique.
Intervenant 2
Voilà. Elle envahit tout le système. Et face à ça, un envahisseur qui est partout à la fois, le chirurgien ne peut plus rien faire. C'est impossible.
Intervenant 1
Il ne peut pas opérer corps entier.
Intervenant 2
Non. Donc il faut une arme qui prend exactement les mêmes autoroutes sanguines pour aller traquer chaque cellule rebelle là où elle se cache.
Intervenant 1
Et c'est là qu'on arrive à la chimiothérapie en fait. Un traitement systémique, mais en gros, corrige-moi si je me trompe, on injecte un poison directement dans le sang du patient en espérant que ça tue les cellules malades.
Intervenant 2
C'est ça l'idée de base,
Intervenant 1
oui. Mais en lisant l'article, on se rend compte à quel point c'est un travail d'équilibriste. C'est le médecin qui marche sur un fil au-dessus du vide. L'article cite d'ailleurs Dominique Barbologi.
Intervenant 2
Oui, un chercheur et clinicien.
Intervenant 1
Ouais. Et il donne l'exemple d'un médicament anticancéreux super classique, le méthotrexate. Et il explique qu'il cherche constamment ce qu'ils appellent une fenêtre thérapeutique.
Intervenant 2
Et cette fenêtre, il faut bien réaliser qu'elle est extrêmement étroite. C'est ça la difficulté. D'un côté, si tu donnes une dose trop faible, le produit est dilué dans le corps, il ne sert à rien.
Intervenant 1
Les cellules s'en fichent complètement.
Intervenant 2
Exactement, elles continuent de proliférer tranquillement. Mais de l'autre côté, c'est là que ça devient dangereux, c'est que ce sont des produits ultra toxiques.
Intervenant 1
Bah oui, c'est fait pour tuer des cellules.
Intervenant 2
Voilà, donc si tu en donnes trop, tu détruis les cellules saines, tu attaques les reins, le foie, le système nerveux.
Intervenant 1
On empoisonne le patient,
Intervenant 2
quoi. C'est ça, et ça peut être fatal. Donc tout l'objectif clinique, c'est de trouver une ligne de crête, ce que Barbolossi appelle un plateau de concentration dans le sang.
Intervenant 1
Un équilibre parfait.
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