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12 juin 2025 · 21 min

Fonction logistique : des populations aux téléphones

Dans cet épisode audio, suivez comment Verhulst corrige le modèle exponentiel de Malthus, puis comment sa courbe en S sert à décrire l’adoption du téléphone.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Quel bonheur d'ouvrir cette nouvelle émission pour partager cette passion, cette passion vibrante des mathématiques avec tous ceux qui aiment déchiffrer un peu les rouages invisibles de notre monde.

  2. Intervenant 2

    Un grand merci de m'accueillir. Je suis vraiment ravi d'être là pour cette nouvelle plongée.

  3. Intervenant 1

    Alors pour débuter, on va prendre un fait historique particulièrement troublant, tu vas voir. Imaginons qu'en 1925, l'observation très minutieuse d'une colonie de levure microscopique, tu sais, dans une boîte de pétri, ait permis de valider une équation mathématique ultra audacieuse. Une équation qui avait été complètement abandonnée depuis plus de 80 ans. Et le plus fascinant dans cette histoire, c'est qu'aujourd'hui, cette même formule sert à prédire à quel moment précis le marché mondial sera saturé par le tout dernier smartphone. Ah

  4. Intervenant 2

    ouais, le grand écart est saisissant.

  5. Intervenant 1

    C'est un truc de fou, non ? Passer des champignons à l'iPhone.

  6. Intervenant 2

    C'est ça, mais c'est la signature même de la recherche fondamentale, tu vois. C'est-à-dire qu'un modèle abstrait qui a été forgé au XIXe siècle pour tenter de résoudre une crise bien spécifique, en l'occurrence la peur d'une surpopulation galopante, il rate d'abord sa cible initiale avec fracas.

  7. Intervenant 1

    Ouais, un gros flop.

  8. Intervenant 2

    Exactement. Puis, des décennies plus tard, il devient la clé de voûte de disciplines radicalement différentes, de la microbiologie jusqu'au statistique marketing. C'est assez magique.

  9. Intervenant 1

    C'est une véritable aventure intellectuelle qu'on va retracer aujourd'hui. Parce que pour comprendre comment les analystes d'aujourd'hui parviennent à anticiper la vitesse d'adoption d'une nouvelle technologie, il faut vraiment remonter aux origines de l'analyse des populations.

  10. Intervenant 2

    Tout à fait.

  11. Intervenant 1

    Et ça, ça nous plonge direct au cœur du 18ème cycle. Une époque où, bon, la préoccupation majeure, c'était clairement pas la baisse des ventes d'appareils électroniques. C'était bien la menace très réelle de la famine.

  12. Intervenant 2

    Ouais, l'émergence de la modélisation démographique, elle répondait effectivement à une angoisse existentielle de l'époque. Les toutes premières tentatives d'analyse quantitative des populations, elles émergent avec un certain Johann Petershus Mills, qui était un pasteur allemand.

  13. Intervenant 1

    Un pasteur, pas un mathématicien du coup.

  14. Intervenant 2

    Et non justement. Bien qu'il n'ait pas de formation mathématique académique, son approche est vraiment fondatrice. Parce qu'en épluchant méticuleusement les registres de sa paroisse, tu sais, il compile les naissances, les décès, les mariages. Il cherche une régularité en fait.

  15. Intervenant 1

    Genre une sorte d'ordre divin caché dans le chaos de la vie humaine.

  16. Intervenant 2

    Exactement ça. Il cherchait l'ordre divin dans l'apparent chaos de la mortalité.

  17. Intervenant 1

    C'est fascinant parce que ces registres paroissiaux, ça représente finalement les prémices de ce qu'on appelle aujourd'hui la science des données, la data science quoi.

  18. Intervenant 2

    Absolument.

  19. Intervenant 1

    On transforme des événements de la vie quotidienne, la vie, la mort, en colonnes de chiffres pour tenter d'en extraire du sens. Mais pour que cette accumulation d'observations devienne un vrai outil prédictif, il manquait quand même un cadre mathématique rigoureux.

  20. Intervenant 2

    Oui, et ce cadre conceptuel, il va gagner en puissance sous l'impulsion de Léonard Euler en 1767. Euler, bon, on ne le présente plus, il ne se contente pas d'observer, lui. Il cherche à modéliser la dynamique globale du genre humain.

  21. Intervenant 1

    Et comment il s'y prend avec les outils de l'époque ?

  22. Intervenant 2

    Pour appréhender des variables qui changent en permanence, il recourt à des équations différentielles. Et surtout, il développe une méthode de résolution numérique par approximation. C'est super ingénieux !

  23. Intervenant 1

    Attends, c'est-à-dire, au lieu de chercher la formule magique du premier coup,

  24. Intervenant 2

    Voilà, plutôt que de chercher une formule parfaite directe, la démarche d'Oehler consiste à partir d'une condition initiale connue, de calculer la tendance immédiate, d'avancer d'un minuscule pas dans le temps, puis de recalculer la nouvelle tendance.

  25. Intervenant 1

    Ah ouais, un calcul littératif quoi. C'est un pas de géant pour les maths appliquer ça.

  26. Intervenant 2

    Mais carrément. Sauf que le véritable choc, culturel et scientifique, y survient une trentaine d'années plus tard avec l'économiste Thomas Robert Malthus. En 1798, son essai sur le principe de population fait vraiment l'effet d'une bombe intellectuelle.

  27. Intervenant 1

    C'est le fameux constat basé sur une asymétrie terrifiante, c'est ça ?

  28. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Il dit que la population humaine, si rien ne l'entrave, elle suit une progression géométrique. Elle double, puis elle quadruple, puis elle octuple. C'est le principe de la multiplication. Une fonction

  29. Intervenant 1

    exponentielle, on dirait aujourd'hui.

  30. Intervenant 2

    Oui, sauf qu'en face, la production de nourriture agricole, elle, elle peine à suivre. Elle n'augmente que de façon arithmétique. On ajoute des champs aux champs, une récolte supplémentaire après l'autre, une simple addition quoi.

  31. Intervenant 1

    D'accord, donc le déséquilibre mathématique semble être une fatalité incontournable. L'exponentiel va forcément bouffer la ligne droite de l'agriculture.

  32. Intervenant 2

    C'est inévitable. Le fossé entre cette puissance de croissance exponentielle et la croissance purement linéaire, c'est vraiment l'épine dorsale de la réflexion malthusienne. Donc, selon Malthus, ce gouffre ne peut être comblé que par des forces de rappel d'une grande violence.

  33. Intervenant 1

    Dictée par l'astructe nécessité vitale de se nourrir, j'imagine.

  34. Intervenant 2

    Tout à fait.

  35. Intervenant 1

    Mais là, je t'arrête deux secondes, parce qu'il est crucial de dissiper une idée reçue massive autour de cette pensée pour nos auditeurs. Le terme malthusianisme aujourd'hui, dans l'inconscient collectif, ça évoque une doctrine politique super cynique, des mesures coercitives, presque autoritaires pour limiter artificiellement la population.

  36. Intervenant 2

    Ouais, on voit ça comme un truc très sombre.

  37. Intervenant 1

    Malthus, il plaide et réellement pour un contrôle étatique strict.

  38. Intervenant 2

    Eh bien non, et c'est là qu'il faut nuancer. L'historien et démographe Hervé Le Brasse a d'ailleurs remarquablement déconstruit ce mythe. L'œuvre de Malthus, elle est avant tout descriptive et non pas prescriptive. Il ne rédigeait pas du tout un programme politique réclamant une intervention du gouvernement.

  39. Intervenant 1

    Ah d'accord, donc il décrivait juste ce qui allait se passer naturellement.

  40. Intervenant 2

    Voilà, il théorisait un mécanisme naturel d'autorégulation. Ses écrits détaillent comment, lorsque la population dépasse la capacité nourricière de son environnement, des freins s'activent de manière autonome pour restaurer l'équilibre.

  41. Intervenant 1

    Bon, des freins qui prennent quand même la forme de sacrées tragédies. On parle de grandes épidémies, de famines dévastatrices ou même de la misère qui pousse les gens à retarder spontanément le mariage et la procréation.

  42. Intervenant 2

    Oui, c'est brutal. Mais ces épisodes de correction montrent que le modèle géométrique continu n'est qu'une illusion théorique. La réalité historique de l'évolution démographique, ce n'est pas une ligne courbe qui monte indéfiniment.

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