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19 mars 2020 · 18 min

Approcher une fonction : pourquoi plus de points peut nuire

Cet épisode audio construit une interpolation, rencontre le paradoxe de Runge puis montre comment le choix des points peut corriger ses écarts.

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  1. Intervenant 1

    Comment une simple calculatrice fait-elle pour recracher un cosinus parfait à 10 décimales, et ça en une fraction de seconde ? Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.

  2. Intervenant 2

    Bonjour à tous.

  3. Intervenant 1

    Aujourd'hui, on entame une exploration approfondie vraiment au cœur de nos machines. Parce qu'en fait, on tape une exponentielle, on appuie sur entrée et boum, le résultat s'affiche instantanément. Ouais, c'est presque magique. Exactement. Sauf que la réalité qu'on va découvrir aujourd'hui, en épluchant nos sources, elle risque de bouleverser pas mal de choses sur notre perception de cette fameuse précision numérique.

  4. Intervenant 2

    Ah, ça c'est certain. Parce que nos machines ne calculent pas vraiment ses fonctions.

  5. Intervenant 1

    C'est ça le truc. Elles ne les calculent pas, elles trichent en fait.

  6. Intervenant 2

    Bah oui, elle triche ! Mais attention, elle triche avec une élégance mathématique absolue.

  7. Intervenant 1

    L'idée de notre plongée d'aujourd'hui, c'est vraiment de comprendre cette mécanique de l'ombre. Comment on remplace le chaos vertigineux de ces opérations complexes par des objets d'une simplicité désarmante pour minimiser les temps de calcul ?

  8. Intervenant 2

    C'est vrai que le terme de triche est un peu provocateur, mais c'est vraiment l'essence même de l'analyse numérique. Ce n'est pas un simple bricolage brouillon pour faire illusion. On parle vraiment de sculpter l'information avec une précision diabolique.

  9. Intervenant 1

    Du coup, c'est une sacrée aventure intellectuelle qui nous attend. Et ça commence par une contrainte matérielle pure et dure.

  10. Intervenant 2

    Oui, l'histoire qu'on va retracer, c'est ça. C'est le mariage forcé entre la contrainte matérielle très froide, très intransigeante de l'ordinateur et la créativité mathématique la plus pure.

  11. Intervenant 1

    Parce que si on ouvre le ventre d'un processeur, on ne va pas trouver de circuit dédié à la géométrie d'un cercle pour en extraire un sinus.

  12. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout. Un ordinateur, fondamentalement, ça opère sur le corps des nombres réels ou complexes, et ça ne sait exécuter que quatre opérations élémentaires.

  13. Intervenant 1

    L'addition, la soustraction.

  14. Intervenant 2

    Voilà. La multiplication et la division. Et c'est tout. Rien d'autre.

  15. Intervenant 1

    C'est fou quand on y pense. Ça veut dire que dès qu'une variable entre en jeu, le fameux X, on est irrémédiablement restreint à la famille des fractions rationnelles.

  16. Intervenant 2

    C'est ça, donc les polynômes et leur quotient. La machine ne connaît que ces boucles d'addition et de multiplication.

  17. Intervenant 1

    Et c'est là qu'on se prend le mur, non ?

  18. Intervenant 2

    Totalement. C'est le mur conceptuel absolu des mathématiques appliquées. Dès qu'on sort de ces quatre opérations, on pénètre dans le territoire de ce qu'on appelle les fonctions transcendantes.

  19. Intervenant 1

    Les exponentielles, les logarithmes, la trigonométrie.

  20. Intervenant 2

    Voilà. Et face à ce mur, il y a une question théorique immense qui se pose. Est-il seulement possible de remplacer n'importe quelle fonction, aussi tortueuse soit-elle, par un simple polynôme ?

  21. Intervenant 1

    Donc par un truc fini qu'une machine peut calculer ?

  22. Intervenant 2

    Exactement. Et la réponse vient du XIXe siècle.

  23. Intervenant 1

    Karl Verstraes ?

  24. Intervenant 2

    Oui, le théorème du mathématicien allemand Karl Verstraes.

  25. Intervenant 1

    Pour visualiser, au lieu de l'image un peu éculée des briques de Lego qui feraient un truc en escalier, moi j'aime bien imaginer la chose suivante.

  26. Intervenant 2

    Je t'écoute.

  27. Intervenant 1

    On essaie de reproduire la courbure parfaitement fluide d'une vague dans

  28. Intervenant 2

    l'océan. D'accord.

  29. Intervenant 1

    Le théorème de Verstrijs nous dit en gros que si on a un fil de fer infiniment souple, on pourra toujours le tordre, de manière à épouser la forme de la vague.

  30. Intervenant 2

    Un segment de A à

  31. Intervenant 1

    B,

  32. Intervenant 2

    et qu'on définit une marge d'erreur, qu'on appelle epsilon,

  33. Intervenant 1

    même une erreur microscopique,

  34. Intervenant 2

    aussi petite qu'on veut, eh bien il existera toujours un polynôme dont la courbe va rester emprisonnée dans ce, disons, ce tube d'erreur tout autour de la fonction originale.

  35. Intervenant 1

    Ah, le tube d'erreur, c'est très visuel ça. La distance entre la courbe et le polynôme ne dépassera jamais ce fameux epsilon.

  36. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Mais attention, il y a un piège dans la formulation.

  37. Intervenant 1

    Lequel ?

  38. Intervenant 2

    Est-ce qu'on peut remplacer absolument toute la fonction, partout, de moins l'infini à plus l'infini ? La réponse est non.

  39. Intervenant 1

    Ah, c'est pour ça que tu as précisé l'histoire du segment de A à B tout à l'heure.

  40. Intervenant 2

    Voilà. D'où la condition vitale de la continuité et surtout la restriction à un segment fermé.

  41. Intervenant 1

    Mais du coup, arrêtons-nous là-dessus deux secondes. Pourquoi cette obsession du segment fermé ? Pourquoi on ne peut pas juste garantir ça sur tout l'axe des réels ?

  42. Intervenant 2

    C'est la nature même des polynômes qui l'interdit. Prends un polynôme non-constant, genre x², x³ ou même x puissance 100, il finit inévitablement par s'envoler vers l'infini ou plonger vers moins l'infini quand x devient très grand.

  43. Intervenant 1

    Bah oui, forcément.

  44. Intervenant 2

    Or, si tu prends une fonction comme le sinus,

  45. Intervenant 1

    qui oscille tranquillement entre moins 1 et 1 pour toujours,

  46. Intervenant 2

    Exactement. Comment tu veux qu'une courbe polynomial qui explose vers l'infimie suive indéfiniment une petite vaguelette bornée ?

  47. Intervenant 1

    Ah ouais, c'est juste impossible. Elle va forcément décrocher à un moment.

  48. Intervenant 2

    C'est pour ça qu'on doit cadrer le terrain de jeu. On découpe un morceau fini de la fonction, et c'est sur ce morceau précis que Weierstrass nous garantit que le polynôme existe.

  49. Intervenant 1

    D'accord, c'est le fameux théorème d'existence. C'est magnifique, mais ça a le défaut de tous les théorèmes d'existence purs, non ?

  50. Intervenant 2

    C'est-à-dire ?

  51. Intervenant 1

    Il nous certifie que notre fil de fer magique existe, mais il ne nous donne pas du tout le plan de torsion. Il ne nous dit absolument pas comment calculer les

  52. Intervenant 2

    coefficients.

  53. Intervenant 1

    La pratique.

  54. Intervenant 2

    C'est vrai.

  55. Intervenant 1

    Et pour passer à la pratique, on bascule dans un autre domaine, l'art de l'interpolation. L'idée intuitive, dis-moi si je me trompe, c'est de planter des piquets sur notre courbe, on relève des points de repère et on force un polynôme à passer par ces points.

  56. Intervenant 2

    Tu as tout compris. Géométriquement, ça devient très concret. On a une série de valeurs y pour des abscisses x et on cherche l'équation d'une courbe qui traverse chaque point.

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