
17 nov. 2021 · 16 min
Groupes mathématiques : 60 ans pour fixer leurs règles
Cet épisode audio suit de Galois à Weber la naissance du groupe, des éléments liés par une opération, jusqu’à sa définition générale.
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Intervenant 1
Bonjour et bienvenue à toutes les personnes qui nous écoutent dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Salut tout le monde ! Très contente d'être là pour cette nouvelle plongée mathématique.
Intervenant 1
Et moi, je suis vraiment ravi de lancer cette exploration. Alors, imaginez un peu la scène. On est à Paris en 1832. Une
Intervenant 2
année assez mouvementée, oui.
Intervenant 1
C'est le moins qu'on puisse dire. Un jeune homme d'à peine 20 ans, évariste gallois, passe la nuit entière, vraiment une nuit blanche fébrile, à griffonner des équations sur du papier.
Intervenant 2
La fameuse nuit de Gallois.
Intervenant 1
Exactement. Il sait qu'il va participer à un duel au pistolet le lendemain matin. Un duel auquel, spoiler, il ne survivra pas. C'est tragique. Tragique, oui, et super romantique d'un point de vue historique. Sauf que dans ces brouillons nocturnes, il y a le code source d'une révolution mathématique. L'introduction d'un concept fondamental qu'il baptise groupe.
Intervenant 2
Et c'est là que la vraie histoire commence en fait.
Intervenant 1
Voilà.
Intervenant 2
Le véritable mystère, l'intrigue qui nous réunit aujourd'hui pour cette analyse en profondeur, c'est pas la mort de Galois.
Intervenant 1
C'est le silence hallucinant qui a suivi. Un silence de plusieurs décennies, oui. Une véritable course de relais à travers toute l'Europe qui a duré plus de 60 ans, simplement pour réussir à définir ce qu'il avait inventé. Bon, on va décortiquer tout ça.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que cette focalisation sur la nuit précédant le duel, ça masque souvent la réalité du processus scientifique.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
L'éclair de génie n'est pas apparu de nulle part.
Intervenant 1
Pas du
Intervenant 2
tout. Ça ne s'est pas produit dans un vide absolu. Avant lui, des figures tutélaires comme Joseph-Louis Lagrange ou Augustin Loucauchy.
Intervenant 1
Des pointures quoi.
Intervenant 2
Des immenses pointures. Ils manipulaient déjà ce qu'on nommait des groupes de substitution.
Intervenant 1
Alors, pour les personnes qui nous écoutent, les substitutions, c'est quoi exactement ?
Intervenant 2
Pour faire simple, c'est les différentes manières de mélanger ou de permuter un ensemble fini d'objets.
Intervenant 1
D'accord, comme mélanger un jeu de cartes, par exemple.
Intervenant 2
Exactement. Et l'intuition géniale de Galois, ça a été de donner un nom à cette structure sous-jacente. Il a posé le mot « groupe ».
Intervenant 1
Sauf qu'il ne l'a pas défini rigoureusement, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est tout le problème. Il n'a pas donné de définition indépendante des objets qu'il permutait.
Intervenant 1
Et donc notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre pourquoi une idée aussi brillante a mis un demi-siècle à atterrir.
Intervenant 2
Un demi-siècle, oui, c'est énorme pour une idée aussi capitale.
Intervenant 1
Surtout que c'est devenu un pilier de la physique quantique et de la cryptographie moderne.
Intervenant 2
Et il a fallu l'effort des esprits les plus aiguisés de France, de Grande-Bretagne, de Norvège, d'Allemagne, juste pour se mettre d'accord sur une définition formelle.
Intervenant 1
C'est dingue. Du coup, la première question qui s'impose, elle est chronologique. Galois meurt en 1832, on est d'accord.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Mais la machinerie ne se met pas en marche. Il y a genre une décennie entière de vide total. Pourquoi ?
Intervenant 2
La raison de ce silence tient à la nature même des manuscrits. C'était des textes d'une densité, d'une densité effroyable.
Intervenant 1
J'imagine écrit dans l'urgence de la mort.
Intervenant 2
Totalement. Avec des sauts logiques immenses. Les mathématiciens de l'époque qui ont jeté un œil à ces brouillons, ils les ont trouvés tout bonnement impénétrables.
Intervenant 1
Et donc hop, au tiroir.
Intervenant 2
Voilà, l'étincelle s'est éteinte. La Renaissance n'intervient qu'en 1843. Grâce à Joseph
Intervenant 1
Jouvier,
Intervenant 2
c'est ça ? C'est ça. Il entreprend un travail d'archéologie mathématique colossal. Il décortique les textes, il reconstitue les démonstrations manquantes.
Intervenant 1
Un vrai travail de fourmi.
Intervenant 2
Complètement. Et il parvient enfin à publier une version intelligible des travaux de Galois en 1846 dans le journal de mathématiques pure et appliquée.
Intervenant 1
Attends, parce que la chronologie de cette publication, elle révèle un détail super troublant.
Intervenant 2
Tu penses à Cauchy.
Intervenant 1
Évidemment !
Intervenant 2
La parution officielle par Liouville, c'est en 1846. Or, Augustin-Louis Cauchy, qui avait mis ses propres travaux sur pause depuis 1815,
Intervenant 1
Depuis presque 30 ans, oui.
Intervenant 2
Eh bien soudainement, en 1845, un an avant Liouville, il se remet à publier frénétiquement sur ce sujet précis.
Intervenant 1
C'est vrai que c'est curieux. Curieux. Moi je dis, on peut carrément susponner une fuite. Ou au moins des discussions de couloirs qui vont remis Cauchy sur la piste.
Intervenant 2
Ah, les historiens débattent encore de ce point précis. Mais ce qui est indiscutable, c'est l'impact massif de la publication de Cauchy en 1845. Qu'est-ce
Intervenant 1
qu'il trouve d'aussi énorme ?
Intervenant 2
Ils livrent un mémoire sur les arrangements et les permutations. Et au cœur de ce texte monumental, ils démontrent un mécanisme profond, qu'on appelle aujourd'hui le théorème de Cauchy.
Intervenant 1
Et ça dit quoi concrètement ?
Intervenant 2
Ça prouve que si l'on prend un groupe fini, et que la taille totale de ce groupe, son ordre en fait, est divisible par un nombre premier.
Intervenant 1
Ok, on suit.
Intervenant 2
Alors il existe obligatoirement, à l'intérieur de ce groupe, un élément spécifique. Et si on répète cet élément un nombre de fois égal à ce nombre premier, on ramène le système à son état d'origine.
Intervenant 1
C'est un peu abstrait dit comme ça. Pour rendre cette mécanique palpable, prenons un objet que tout le monde connaît, le Rubik's Cube.
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