
17 mai 2018 · 24 min
Le Gömböc : le culbuto homogène aux deux équilibres
Dans cet épisode audio, suivez la conjecture d’Arnold puis la construction du Gömböc, un solide homogène qui n’a que deux équilibres.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Salut tout le monde !
Intervenant 1
Alors aujourd'hui, on va commencer avec une image un peu dramatique. Imagine une tempête parfaite au beau milieu du XVIIIe siècle.
Intervenant 2
Oula, carrément.
Intervenant 1
Ah ouais, on plonge direct. Donc, il y a un gigantesque navire de guerre qui est brutalement couché sur le flanc par une énorme vague. Une vague scélérate.
Intervenant 2
Ouais, le cauchemar des marins
Intervenant 1
quoi. Grave. Et s'il coule, c'est une tragédie absolue. Mais s'il parvient à se redresser de lui-même, malgré les tonnes d'eau sur le pont, c'est en grande partie grâce à un principe mathématique fondamental.
Intervenant 2
Un principe d'équilibre, en fait.
Intervenant 1
C'est ça. Et ce principe, tu l'as d'ailleurs probablement manipulé toute ton enfance, sous la forme d'un simple jouet.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux...
Intervenant 1
Le culbuto. C'est cet objet qui s'obstine à revenir à la verticale dès qu'on le pousse. Nos sources mentionnent un exemple super classique, le culbuto maréchal des années 60.
Intervenant 2
Ah oui, je vois très bien. Le truc avec un visage dessus, souvent.
Intervenant 1
Voilà le truc en plastique. On le bouscule, il vacille et inlassablement, paf, il retrouve son centre. Donc aujourd'hui, on fait une plongée dans les rouages de cette géométrie de l'équilibre.
Intervenant 2
Et c'est un sujet fascinant.
Intervenant 1
Totalement. On va voir comment une question d'apparence complètement puérile a fait trébucher les plus brillants esprits mathématiques pendant des décennies.
Intervenant 2
Oui, parce que ce qui rend le culbuto si intéressant pour démarrer cette réflexion, c'est précisément la mécanique invisible qui dicte son comportement.
Intervenant 1
Ouais, il ne se redresse pas
Intervenant 2
par magie. Non, pas du tout. Il obéit simplement à la gravité. En fait, il possède très exactement deux points d'équilibre. Un point d'équilibre stable à sa base, là où il repose naturellement, et un point d'équilibre instable tout au sommet.
Intervenant 1
D'accord. Et donc si on arrive à le poser en équilibre sur la tête, ce qui est quasi impossible, la moindre brise va le faire tomber.
Intervenant 2
C'est exactement ça. La plus infime vibration le fera basculer pour qu'il retourne vers son point stable en bas.
Intervenant 1
Bon, attends, il faut quand même qu'on pose les termes du problème d'emblée. Parce que le culbito qu'on achète dans le commerce, c'est de la triche.
Intervenant 2
Ah bah c'est sûr que c'est pas un objet mathématique pur.
Intervenant 1
Bah non, s'il revient toujours à la verticale, c'est parce que les fabricants planquent une masse de plomb ou un matériau très dense tout au fond, dans la base.
Intervenant 2
Ouais, alors que le haut est creux ou en plastique super léger.
Intervenant 1
Voilà. L'objet n'est pas homogène du tout, sa densité est truquée pour abaisser artificiellement le centre de gravité.
Intervenant 2
Et c'est tout le cœur de l'énigme qui nous intéresse aujourd'hui en fait. Parce que l'astuce industrielle du poids caché annule complètement l'intérêt mathématique de l'objet.
Intervenant 1
Ça rend le truc trop facile.
Intervenant 2
Voilà. Le vrai défi géométrique posé par nos sources, il est infiniment plus complexe. La question c'est, peut-on obtenir ce même comportement, donc un seul équilibre stable et un seul instable, avec un objet parfaitement régulier ?
Intervenant 1
Quand tu dis régulier, ça veut dire quoi en termes géométriques ?
Intervenant 2
Ça veut dire un objet convexe, donc sans aucun creux ni bosse, et surtout totalement homogène.
Intervenant 1
Donc fait d'un seul bloc,
Intervenant 2
C'est ça. De la même matière, du centre jusqu'à la surface, partout pareil. Et ce corps idéal, les mathématiciens l'appellent un corps mono-monostatique.
Intervenant 1
Monothiste monostatique. Ok. Et c'est fascinant parce que la quête de cette forme idéale, elle ne sort pas de nulle part. Les sources nous ramènent carrément à l'Antiquité.
Intervenant 2
Ah oui, Archimède !
Intervenant 1
Et oui, l'étude de l'équilibre statique des corps convexes, c'est lui. Dans son traité « Des corps flottants », il se posait déjà très exactement ces questions-là.
Intervenant 2
Oui, Archimède a vraiment posé les fondations. Il avait compris que la forme extérieure d'un volume, couplée à la position de son centre de gravité, ça détermine la façon dont il interagit avec son environnement.
Intervenant 1
Et les implications de dépasser largement la géométrie abstraite sur un bout de parchemin,
Intervenant 2
quoi. Complètement.
Intervenant 1
C'est là qu'on en revient à notre navire dans la tempête du début. Les ingénieurs en architecture navale ont utilisé les équations d'Archimède jusqu'au XVIIIe siècle pour dessiner des coques. Oui,
Intervenant 2
pour éviter que les bateaux
Intervenant 1
se retournent. Exactement, le but c'était de s'assurer que peu importe l'angle de gîte du bateau, tu vois quand il penche, la forme de la partie immergée génère une poussée d'archimède dont le centre ne s'aligne pas dangereusement avec le centre de gravité. Sinon c'est le drame. Bah oui, si tu rates ta forme convexe, tu crées sans faire exprès un nouveau point d'équilibre stable avec le mât à l'horizontale. Ce
Intervenant 2
qui n'est pas très pratique pour naviguer.
Intervenant 1
Ouais c'est clair, ton bateau chavire pour de bon. Donc l'enjeu mathématique là, c'est littéralement la survie.
Intervenant 2
La survie, oui, et aussi la compréhension profonde de la matière dans l'espace. Mais pour prouver l'existence ou l'inexistence de cet objet mono-monostatique parfait, la géométrie classique, ça ne suffit
Intervenant 1
pas. Avec les calculs d'angle et de volume, tu veux dire ?
Intervenant 2
Ouais, tout ça, c'est trop rigide. Il faut abstraire le problème. Il faut passer à la topologie.
Intervenant 1
Oula, le gros mot, topologie.
Intervenant 2
Mais non, c'est pas si méchant. En topologie, on s'intéresse aux propriétés fondamentales des formes, celles qui résistent aux déformations continues.
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