
13 mai 2016 · 26 min
Le baccalauréat a-t-il perdu sa raison d’être ?
Dans cet épisode audio, suivez la remise en cause du bac à travers sa valeur, ses effets pédagogiques, son rôle social et son coût.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Bonjour à toutes et à tous. Je suis vraiment ravi de vous retrouver aujourd'hui pour cette nouvelle exploration. Bonjour. Alors aujourd'hui, on va s'attaquer à un gros morceau. Imaginez un peu une gigantesque machine d'État. Une machine qui coûte, au bas mot, 100 millions d'euros chaque année et qui en plus ampute le calendrier scolaire d'un mois entier pour des centaines de milliers de lycéens.
Intervenant 2
C'est ça, ouais.
Intervenant 1
Et tout ça pour quoi ? Pour délivrer un bout de papier dont 90% des candidats savent déjà, avant même de s'asseoir dans la salle d'examen, qu'ils vont l'obtenir.
Intervenant 2
C'est assez vertigineux quand on le présente comme ça.
Intervenant 1
N'est-ce pas ? Donc notre source du jour, c'est un article qui jette un véritable pavé dans la mare. Il s'attaque à un monument national intouchable et son titre tient en trois mots. Trois mots d'une clarté redoutable. Supprimer le bac. Rien
Intervenant 2
que ça.
Intervenant 1
Voilà, rien que ça. Donc notre mission pour cette analyse, ça va être de décortiquer, de comprendre la mécanique des arguments de ce texte. Parce que l'auteur remet en question la légitimité, l'utilité et même l'intégrité de ce diplôme.
Intervenant 2
Oui, et je pense que pour bien mesurer la portée de cette critique, il faut se rappeler ce que représente ce monument en fait. Le baccalauréat, il a été créé en 1808. Ah oui,
Intervenant 1
ça date.
Intervenant 2
Ah oui, oui. Et pendant plus d'un siècle et demi, il a incarné la réussite sociale par excellence en France. C'était l'outil premier de la démocratisation du savoir.
Intervenant 1
Le Graal, quoi.
Intervenant 2
Et il parvenait à l'époque.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Et ce qui est captivant dans l'analyse de notre source aujourd'hui, c'est ce contraste implacable qu'elle dresse. Aujourd'hui, la mécanique même de ce diplôme, eh bien, elle irait fondamentalement à l'encontre des principes méritocratiques qui ont fait sa réputation.
Intervenant 1
Et c'est vraiment ce glissement qui m'intrigue le plus dans les documents qu'on a épluchés. Comment un examen qui a été conçu pour garantir l'égalité des chances a pu se métamorphoser, du moins si l'on en croit l'auteur, en une machine totalement dévaluée. Et pour comprendre cette chute, évidemment on va regarder les chiffres. Mais l'article nous invite surtout à regarder dans l'arrière-boutique, tu vois.
Intervenant 2
Là où on fabrique
Intervenant 1
ces chiffres. C'est ça, là où on les fabrique.
Intervenant 2
La source utilise une grille de lecture économique qui est très parlante pour expliquer ça. C'est le concept de dévaluation et d'inflation.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
En gros, en économie, si une banque centrale se met à imprimer massivement des billets de banque sans que la vraie richesse du pays n'augmente, l'inflation grimpe.
Intervenant 1
Oui, la valeur de la monnaie s'effondre.
Intervenant 2
Voilà, la valeur faciale du billet s'effondre. Et l'auteur applique très sérieusement ce modèle macroéconomique au diplôme du bac. Avec un taux de réussite qui frôle ou même qui dépasse, selon les filières, les 88% d'une classe d'âge, ce qu'on appelait autrefois la démocratisation, c'est devenu, selon le texte, un simple nivellement.
Intervenant 1
Un nivellement par le bar.
Intervenant 2
C'est ça. Le diplôme, il est distribué à une telle échelle qu'il a perdu sa fonction primaire de repère.
Intervenant 1
En fait, c'est un peu comme si, imaginez, pour encourager la pratique sportive, on décidait de donner une médaille d'or à absolument tous les participants d'un marathon. C'est
Intervenant 2
exactement l'idée.
Intervenant 1
Quel que soit leur temps d'arrivée, bim, médaille d'or. Donc si tout le monde l'a, la médaille, elle prouve juste que vous étiez là sur la ligne de départ, quoi. Pas que vous courrez vite.
Intervenant 2
Ouais.
Intervenant 1
Mais là où l'article devient vraiment très pointu, c'est quand il détaille comment on arrive à ce fameux chiffre de 88%. Parce qu'on pourrait se dire, naïvement, bon bah, le niveau global a simplement augmenté.
Intervenant 2
Ce serait bien.
Intervenant 1
Ouais, ce serait beau. Mais la source met en lumière une mécanique d'évaluation, et notamment avec la multiplication des options, qui défie les mathématiques les plus élémentaires.
Intervenant 2
Oui, le cas des options facultatives, c'est vraiment un cas d'école dans ce texte.
Intervenant 1
Vas-y, explique-nous ça.
Intervenant 2
Eh bien, l'article s'attarde longuement sur le fonctionnement des travaux personnels encadrés, les fameux TPE.
Intervenant 1
Et
Intervenant 2
selon l'auteur, ils ont été mis en place pour gonfler artificiellement les moyennes. L'idée, c'était d'atteindre ce fameux objectif politique des 80% d'une classe d'âge au niveau du
Intervenant 1
bac.
Intervenant 2
Et la règle qui était instaurée pour ces options, elle est redoutable de simplicité. Seuls les points au-dessus de la moyenne, donc au-dessus de 10 sur 20, sont comptabilisés dans la note finale.
Intervenant 1
C'est fou. Si on pose ça juste sur une feuille de brouillon et qu'on regarde ça sous l'angle des probabilités, c'est une aberration totale en matière de théorie des jeux.
Intervenant 2
Ah bah complètement.
Intervenant 1
Pensez-y un instant. L'espérance mathématique de gain, elle est totalement asymétrique. Prenons un élève, au hasard, qui décide de frauder.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Il fait, je sais pas, un copier-coller intégral d'un article Wikipédia pour son dossier de TPE.
Intervenant 2
Le classique.
Intervenant 1
Le grand classique. S'il y avait un vrai système de notation normal, le risque, ce serait un beau zéro pointé qui plomberait sa moyenne générale.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Mais là, puisque la fonction de notation ampute mathématiquement tous les résultats négatifs, au pire, il a un 4 sur 20, et ce 4 n'est même pas déduit de son total.
Intervenant 2
C'est ça, le risque est nul.
Intervenant 1
Et s'il n'est pas démasqué, il engrange des points bonus avec un gros coefficient. Donc d'un point de vue statistique, pour le fraudeur, le risque est de zéro.
Intervenant 2
Zéro. La structure même du barème rationalise la triche, en fait. Et le plus fou, c'est que la source prolonge cette réflexion sur l'absence de risque jusque dans la salle d'examen.
Intervenant 1
Oui, lors des épreuves écrites.
Intervenant 2
Voilà, pendant les épreuves écrites. Alors, théoriquement, l'arsenal disciplinaire, il est censé être très dissuasif.
Intervenant 1
Oui, on nous le répète assez.
Intervenant 2
Un élève pris en flagrant délit de fraude, il risque jusqu'à 5 ans d'interdiction de passer tout examen public, y compris le permis de conduire.
Intervenant 1
Ah, le fameux coup du permis de conduire, on l'a tous entendu ça.
Intervenant 2
On l'a tous entendu. Sauf que le texte décrit une réalité de terrain qui est bien différente. L'impunité y serait presque la règle.
Intervenant 1
Et franchement, j'ai dû relire ce passage de l'article deux fois. C'est surprenant, oui. L'auteur affirme vraiment que les surveillants reçoivent des consignes explicites pour ne pas intervenir pendant l'épreuve.
Intervenant 2
Oui, selon les témoignages recueillis par l'auteur, c'est devenu la pratique courante. L'argument de l'administration, ce serait de ne pas créer d'esclandre qui pourrait perturber la concentration des autres candidats dans la salle.
Intervenant 1
Donc on laisse faire.
Intervenant 2
Le surveillant, il doit simplement dresser un procès verbal en silence. Et l'élève, lui, il termine son épreuve tranquillement.
Intervenant 1
C'est aberrant !
Intervenant 2
Et l'article décrit ensuite que ces convocations, elles se règlent, je cite, « à guichet fermé » dans le bureau du chef de centre.
Intervenant 1
En catimini.
Intervenant 2
Exactement. L'immense majorité du temps, la procédure, elle s'arrête là. Et l'élève passe ses épreuves suivantes comme si de rien n'était. Les sanctions maximales, les fameuses 5 ans, ça relève du mythe, selon la source.
Intervenant 1
Donc si on combine une ingénierie de notation qui efface mathématiquement l'échec, comme on l'a vu avec les options, et une politique de l'autruche face à la triche, on comprend beaucoup mieux comment on fabrique les statistiques.
Intervenant 2
Et comment on gonfle les notes.
Intervenant 1
Voilà, ça explique ces situations complètement surréalistes où on voit des bacheliers décrocher des moyennes supérieures à 20 sur 20. Ce qui, logiquement, devrait être mathématiquement impossible. Tout à fait. L'article cite d'ailleurs l'ancien ministre de l'Éducation, Luc Ferry, qui a eu cette formule, je la trouve assez glaçante. Il a dit « pour ne pas avoir le bac, il faut en faire la demande ».
Intervenant 2
C'est terrible, mais c'est
Intervenant 1
ça. C'est révélateur. Aujourd'hui, un lycée qui affiche 100% de réussite, ça ne surprend absolument plus personne. La seule métrique que les établissements utilisent désormais, pour se comparer dans la presse par exemple, c'est le taux de mention très bien.
Intervenant 2
Ce qui valide totalement l'analogie de départ de notre auteur. La monnaie est tellement dévaluée qu'on est obligé d'imprimer des billets de 10 000 pour pouvoir continuer à compter et à classer les gens.
Intervenant 1
C'est ça. Mais alors il y a un mystère qui émerge au milieu de toute cette inflation générale. Si le système entier est calibré pour faire monter les notes artificiellement ? Pourquoi la filière scientifique, et plus spécifiquement la spécialité mathématique, semble obéir à des lois physiques inversées ?
Intervenant 2
C'est le grand paradoxe.
Intervenant 1
L'article pointe du doigt une mécanique qui carrément pénaliserait activement ses propres candidats.
Intervenant 2
Oui, et c'est le paradoxe le plus troublant qui est soulevé par cette analyse. D'un côté, on a tous les discours publics qui s'alarment à juste titre du manque d'ingénieurs et de profils scientifiques. Bien sûr. Donc la logique, ce serait qu'on encourage massivement la filière S et particulièrement l'option mathématique.
Intervenant 1
C'est sûr.
Intervenant 2
Pourtant, les statistiques analysées dans la source, elles montrent une vraie désaffection pour la spécialité maths en terminale. Et l'explication, elle n'est pas du tout idéologique, elle est purement structurelle. Elle est nichée au cœur même de la conception des épreuves.
Intervenant 1
Oui, et j'aimerais vraiment qu'on prenne le temps de décortiquer cette mécanique. Parce que ça illustre parfaitement ce qu'on disait sur l'ingénierie de l'évaluation qui est cassée.
Intervenant 2
D'accord, regardons ça de plus près.
Intervenant 1
Imaginons un élève de terminale S qui doit choisir sa spécialité. S'il opte pour SVT ou physique chimie, la mécanique, elle est assez simple, non ?
Intervenant 2
Très simple, oui. Et surtout, elle est très sécurisée. S'il choisit SVT ou physique, il va passer une épreuve dite expérimentale, ce qu'on appelle les ECE.
Intervenant 1
Les évaluations des compétences expérimentales.
Intervenant 2
Voilà. C'est un exercice pratique d'une heure, passé en laboratoire, très souvent avec ses propres professeurs ou ceux de son lycée, et c'est évalué séparément.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Et les notes sont généralement excellentes. Mais surtout, le point crucial, c'est que c'est un module isolé. La note vient s'ajouter, elle a ses propres coefficients. En fait, c'est un bonus sécurisé qui n'interfère absolument pas avec la copie de l'épreuve écrite.
Intervenant 1
D'accord. Et c'est là que le piège de la spécialité mathématique se referme sur les élèves, en fait ?
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Parce que si notre élève choisit les maths, il n'a pas d'épreuve séparée pour se rattraper. L'auteur explique que le jour de l'épreuve écrite du tronc commun de maths, on modifie littéralement son sujet.
Intervenant 2
Oui, sur sa table d'examen.
Intervenant 1
C'est ça. On lui arrache l'un des exercices standards. Souvent, c'est un exercice d'application qui est assez accessible pour un bon élève. Et on le remplace par un problème de spécialité qui est réputé, lui, de très haut vol.
Intervenant 2
Et la conséquence statistique de cette architecture, elle est implacable. L'Association des professeurs de mathématiques, la PMEP, elle a mené des simulations détaillées qui sont citées dans notre source. Et
Intervenant 1
qu'est-ce qu'elles disent ces simulations ?
Intervenant 2
Le résultat, c'est ce qu'on pourrait appeler une vraie double peine. Si le nef bute sur cet exercice de spécialité qui est plus difficile, il ne perd pas seulement des points sur sa note de spécialité. Il fait carrément chuter sa note globale sur l'épreuve reine de la filière S.
Intervenant 1
L'épreuve qui est en plus affectée d'un coefficient massif. C'est ça. Attendez, mettons des chiffres là-dessus pour bien visualiser. Prenons un élève, disons un élève solide, qui vaut un bon 14 sur 20 en maths. Très bien. S'il choisit la spécialité physique, il passe son bac de maths classique, donc il garde son 14 avec le gros coefficient. Et à côté, il va grappiller, je ne sais pas, un 16 ou un 17 à son épreuve pratique de physique.
Intervenant 2
Oui, il est gagnant.
Intervenant 1
Il est largement gagnant. Mais s'il a le malheur de choisir la spécialité maths, on lui enlève un exercice facile qui lui aurait assuré des points pour son 14. Et s'il panique sur l'exercice de spécialité, sa note globale de maths, elle peut dégringoler à 10 ou à 11 sur l'ensemble.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Donc il a perdu sur les deux tableaux.
Intervenant 2
Les modélisations de la PMEP concluent exactement ça. D'un point de vue purement stratégique, avec ce barème-là, la spécialité maths n'est favorable qu'aux élèves qui ont déjà un niveau d'excellence absolu. D'accord. Pour un élève moyen ou même, comme on le disait, un bon élève qui veut faire une école d'ingénieur ensuite, choisir les mathématiques, c'est un pari statistique perdant pour l'obtention de sa mention au bac.
Intervenant 1
C'est ahurissant de voir comment une simple ligne de code dans un barème finit par contredire complètement des années de politique publique en faveur des sens. Mais du coup, ça nous amène à une question incontournable. Si d'un côté, le diplôme ne vaut plus rien statistiquement, avec ses 88% de réussite et ses notes de 20 et 1 sur 20, et que de l'autre, son architecture interne est assez bancale pour punir carrément les matières stratégiques comme les maths, qu'est-ce qui justifie cette obsession de la société française à vouloir maintenir ça en vie coûte que coûte ?
Intervenant 2
Eh bien, là-dessus, l'article nous invite à changer un peu de focale, à passer, on va dire, des mathématiques à l'anthropologie.
Intervenant 1
Oh, intéressant.
Intervenant 2
L'auteur analyse le maintien du baccalauréat non plus comme un outil d'évaluation académique, mais vraiment comme un pur rite de passage.
Intervenant 1
Un rite initiatique.
Intervenant 2
C'est ça. Dans les sociétés traditionnelles, le passage à l'âge adulte, il est toujours marqué par une mue, une épreuve collective qui donne un nouveau statut à l'individu.
Intervenant 1
C'est le fameux mantra familial qui résonne dans tous les repas du dimanche. Passe ton bac d'abord. C'est l'étiquette qu'on colle sur la porte de l'âge adulte.
Intervenant 2
C'est tout à fait la thèse de la source. L'adolescence est une période très anxiogène et la société a besoin de ce substitut de rituel tribal pour la chlore. Et c'est là que c'est pervers. Ce rite moderne, il porte en lui une cruauté inattendue. Pour 90% des élèves, c'est devenu une simple formalité. Un examen qu'ils savent pertinemment qu'ils vont réussir. Donc le rite, en fait, il est vidé de sa substance.
Intervenant 1
Oui, puisqu'il n'y a plus d'épreuves.
Intervenant 2
Voilà. Mais pour les 10% qui échouent, le stigmate psychologique, il est 100 fois pire qu'il y a 50 ans. Échouer un examen que statistiquement la Terre entière réussit, c'est se voir publiquement marginalisé.
Intervenant 1
C'est terrible. Et pour éviter ce drame psychologique, pour s'assurer que presque toute la tribu passe ce rite initiatique sans encombre, l'auteur démontre que l'on a complètement tordu la pédagogie.
Intervenant 2
C'est le terme,
Intervenant 1
oui. Si vous avez passé votre bac ces dernières années, vous vous souvenez sans doute de ces mois entiers qu'on passait à refaire des annales, à mémoriser des plans de type, des formules magiques pour l'introduction et la conclusion.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux bachotage.
Intervenant 1
Voilà, c'est ce que la source identifie comme un vrai triomphe du bachotage au détriment de l'apprentissage réel et profond.
Intervenant 2
Et l'article s'appuie d'ailleurs sur un concept très spécifique pour analyser cette dérive. C'est la notion de contrat de confiance qui a été développée par le chercheur André Antiby.
Intervenant 1
Ah oui, Antiby.
Intervenant 2
Et pour bien comprendre, il faut se rappeler qu'Antiby combattait initialement un autre phénomène, ce qu'il a appelé la constante macabre.
Intervenant 1
La constante macabre, pour ceux qui nous écoutent, c'est cette habitude un peu tenace, presque inconsciente parfois, qu'ont beaucoup de professeurs de s'arranger pour avoir toujours un certain pourcentage de mauvaises notes dans leur classe.
Intervenant 2
Oui, la fameuse courbe de Gauss artificielle.
Intervenant 1
C'est ça, sous prétexte que s'il n'y a pas d'échec, c'est que l'examen manquait de rigueur.
Intervenant 2
Exactement. Et pour casser cette mauvaise habitude, Antibi a proposé ce fameux contrat de confiance. Alors l'idée de départ, elle était très saine.
Intervenant 1
C'était quoi l'idée ?
Intervenant 2
C'était d'annoncer clairement aux élèves sur quoi ils allaient être évalués, de supprimer les questions pièges et de ne demander que ce qui a été explicitement enseigné en classe.
Intervenant 1
Ça semble logique et bienveillant.
Intervenant 2
Très bienveillant. Mais l'article note que, broyé par cette énorme pression du taux de réussite exigé au baccalauréat, cette belle idée a muté.
Intervenant 1
Elle a muté en fourniture de prêt-à-penser. Si je dis à un élève « voici les trois types d'équations qui tomberont avec les trois méthodes de résolution étape par étape qu'il faut recracher », Je lui apprends plus du tout à raisonner mathématiquement face à un problème inconnu.
Intervenant 2
Non, plus du tout.
Intervenant 1
Je lui demande juste d'apprendre un script par cœur et de leur cracher le jour J.
Intervenant 2
C'est exactement le constat sévère que dresse la source. Sous la la pression conjointe de l'administration, qui elle veut ses 90% de réussite pour valider ses politiques, et des parents qui exigent le fameux passeport pour leurs enfants.
Intervenant 1
Ouais, les profs sont
Intervenant 2
coincés. Les enseignants sont pris en tenaille, oui. Le système, il finit par privilégier la restitution mécanique, la superficialité. Et au final, l'aspect rite de passage l'emporte totalement sur l'assimilation du savoir.
Intervenant 1
À la limite, en se faisant l'avocat du diable, on pourrait se dire, on pardonne cette superficialité si au bout du compte, le diplôme joue son rôle.
Intervenant 2
Quel rôle ?
Intervenant 1
Si le baccalauréat restait le sésame indispensable, le vrai filtre qui permet de s'orienter et d'ouvrir les portes de l'enseignement supérieur.
Intervenant 2
Ah oui, la fonction d'orientation.
Intervenant 1
Voilà. Mais c'est précisément là que l'article porte, je trouve, le coup de grâce. Il démontre que la fonction de sélection du baccalauréat, ce n'est plus qu'une immense illusion d'optique.
Intervenant 2
L'argument de la source, ici, il repose sur une simple analyse chronologique du système éducatif. L'auteur détaille la mécanique de la plateforme d'admission, donc le fameux système APB qui est mentionné dans l'article.
Intervenant 1
Le système qui centralise les voeux des lycéens ?
Intervenant 2
C'est ça. Regardons le calendrier de plus près. Pour la quasi-totalité des filières sélectives, que ce soit les classes préparatoires, les IUT ou même les BTS, la sélection, elle se fait sur dossier.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Les élèves soumettent leur bulletin de première et les deux premiers trimestres de terminale. Et l'étude de ces dossiers par les établissements supérieurs, elle débute, tenez-vous bien, au mois d'avril.
Intervenant 1
Attendez, attendez, on est bien d'accord. Les dossiers sont envoyés au printemps et les systèmes informatiques rendent leur réponse définitive début juin, si je suis bien la chronologie décrite par la source. C'est exactement ça. Mais les épreuves écrites du bac, elles n'ont lieu qu'à la mi-juin.
Intervenant 2
Eh oui.
Intervenant 1
Donc ça veut dire que lorsque l'élève s'assoit à sa table d'examen pour passer le bac, son avenir académique, son admission dans la filière sélective de ses rêves, tout ça est déjà gravé dans le marbre.
Intervenant 2
Tout est déjà décidé.
Intervenant 1
Les jeux sont faits avant même la distribution des copies. C'est dingue.
Intervenant 2
C'est vraiment le nœud du problème soulevé par l'auteur, oui. Le baccalauréat ne sélectionne plus rien du tout. Il ne sert plus qu'à valider a posteriori une décision qui a été prise des mois plus tôt, sur d'autres critères.
Intervenant 1
Sur la base du contrôle continu en fait.
Intervenant 2
Voilà, c'est devenu une condition nécessaire puisqu'il faut bien sûr valider le diplôme administrativement pour s'inscrire, mais ce n'est plus du tout du tout le critère discriminant.
Intervenant 1
Mais alors qu'est-ce qui se passe pour les élèves qui n'ont pas été pris dans ces filières sélectives sur dossier en avril ?
Intervenant 2
C'est là qu'on observe l'effet domino que décrit l'article. L'université, qui par définition a une vocation d'accueil générale sans
Intervenant 1
sélection,
Intervenant 2
elle récupère par défaut tous ceux qui ont été refusés partout ailleurs. L'auteur affirme qu'en abaissant le niveau du bac pour que presque tout le monde l'obtienne, en fait, le lycée se décharge de son rôle de filtre.
Intervenant 1
Il passe la patate chaude quoi.
Intervenant 2
On transfère simplement le coût social et financier de l'échec vers la première année d'université. La L1, elle devient la véritable classe de sélection avec les taux d'échec massifs que l'on connaît tous à la fin de la première année de fac.
Intervenant 1
Si on résume la situation à ce stade. On a un examen organisé en juin, dont les résultats finaux ne changent absolument rien à l'orientation de la majorité des élèves, puisque tout s'est joué en avril.
Intervenant 2
On est en plein théâtre.
Intervenant 1
C'est ça. On est en plein théâtre. C'est une gigantesque mise en scène. Mais cette mise en scène, qui la paie ?
Intervenant 2
Ah, la question financière.
Intervenant 1
Eh oui. L'article cite un rapport de la Cour des comptes de septembre 2015. Et l'auteur avance un chiffre qui donne tout simplement le vertige. L'organisation de cet examen coûterait 100 millions d'euros par an. 100 millions. Comment on arrive à un tel montant pour un examen qui dure juste quelques jours ?
Intervenant 2
Alors, la Cour des comptes, elle effectue une distinction très cruciale entre le budget affiché et la réalité économique sur le terrain.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Le coût direct, celui qui est visible dans le budget officiel du ministère, il tourne autour de 80 euros par candidat.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Pour près de 600 000 candidats, à l'époque du rapport en tout cas, ça fait environ 50 millions d'euros.
Intervenant 1
Ce qui est déjà une belle somme. Et ça couvre quoi ça ?
Intervenant 2
Cette enveloppe, elle couvre la logistique pure, c'est-à-dire l'impression des tonnes et des tonnes de sujets sous haute sécurité, les locations de salles géantes pour accueillir tout le monde, les frais kilométriques des enseignants qui sont convoqués parfois loin de chez
Intervenant 1
eux. Oui,
Intervenant 2
normal. Et puis la rémunération des corrections qui gravite autour de 5 euros la copie.
Intervenant 1
Ok, donc là, on est à 50 millions d'euros, on a couvert la logistique, mais d'où viennent les 50 millions supplémentaires qui font doubler la facture dans l'estimation de l'auteur ?
Intervenant 2
Eh bien, ce sont les fameux coûts invisibles, ceux que l'État ne comptabilise pas spécifiquement parce qu'ils sont dilués dans d'autres budgets.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
La source souligne que le calcul direct ignore totalement la mobilisation du temps de travail des fonctionnaires. Quand un professeur passe des semaines à concevoir des sujets, à surveiller des salles, à participer au jury d'oraux, à corriger des paquets de copies, eh bien, il est payé par son salaire habituel.
Intervenant 1
Ah, bien sûr !
Intervenant 2
Or, l'organisation de cet examen nécessite de réquisitionner des dizaines de milliers d'agents publics à temps plein pendant plusieurs semaines.
Intervenant 1
Ce qui provoque, et l'article insiste lourdement là-dessus, une désorganisation complète de l'institution scolaire.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
On le sait tous, on l'a tous vécu, à partir de début ou mi-juin, les lycées qui servent de centre d'examen ferment leurs portes aux autres classes. Les élèves de seconde et de première perdent quasiment un mois de cours.
Intervenant 2
Un mois d'apprentissage qui s'évapore.
Intervenant 1
C'est ça. Si on monétise ses salaires versés à des professeurs pour faire de la surveillance ou de la logistique administrative au lieu de faire cours à leurs élèves, la facture, elle grimpe logiquement vers les 100 millions d'euros. C'est une saignée à la fois financière et pédagogique.
Intervenant 2
Le diagnostic tiré des sources, il est donc vraiment à la croisée des chemins. On mobilise une énergie nationale phénoménale et des budgets faramineux pour entretenir ce que l'auteur qualifie d'usine à gaz.
Intervenant 1
Le terme est bien choisi.
Intervenant 2
Une usine qui paralyse les lycées un mois par an, tout ça pour valider des acquis de façade via un examen qui, de toute façon, a perdu son rôle d'orientation.
Intervenant 1
C'est un bilan qui laisse franchement songeur, si l'on rassemble toutes les pièces du puzzle qu'on a décortiquées aujourd'hui. Nous maintenons en vie une institution à 100 millions d'euros qui ne sélectionne plus, qui pénalise des filières scientifiques majeures par des aberrations de barèmes mathématiques, qui pousse les professeurs à transformer l'enseignement en bachotage mécanique, et qui, cerise sur le gâteau, encourage presque l'impunité face à la triche.
Intervenant 2
C'est un lourd bilan.
Intervenant 1
Et tout ça, pourquoi ? Pour ne pas briser un indicateur statistique artificiellement gonflé à près de 90% et pour maintenir un rythme de passage psychologique dont la substance s'est un peu évaporée.
Intervenant 2
Oui, je crois que la réflexion que soulève ce texte, elle va bien au-delà de la seule éducation nationale en fait. Cette plongée dans les rouages du baccalauréat, ça doit nous amener à regarder avec un œil beaucoup plus critique nos propres fonctionnements.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Eh bien, que ce soit dans la gestion d'une entreprise, dans nos administrations, ou même, disons-le, dans nos vies personnelles. Sommes-nous certains de ne jamais investir des ressources massives pour préserver une métrique, un indicateur de succès qui clignote au vert, mais qui s'est totalement déconnecté de la qualité réelle de ce qu'il est censé mesurer ?
Intervenant 1
Ami, on optimise le chiffre pour le chiffre.
Intervenant 2
C'est exactement le danger universel de l'indicateur qui devient sa propre finalité, au lieu d'être un simple outil de mesure.
Intervenant 1
On continue d'astiquer le tableau de bord alors que le moteur n'est même plus relié aux roues. C'est une très
Intervenant 2
belle métaphore,
Intervenant 1
oui. Cette idée, elle résonne puissamment. Et elle m'amène à une dernière pensée pour clore cette analyse. Notre source a brillamment démontré que l'examen, sous sa forme actuelle, est un rite de passage devenu obsolète, ruineux et pédagogiquement contre-productif. Mais ne soyons pas non plus totalement cyniques. Les jeunes adultes en fin de cycle ont probablement toujours besoin d'un cap, d'une épreuve symbolique, quelque chose pour marquer leur entrée dans le monde supérieur, dans le monde adulte.
Intervenant 2
C'est un besoin humain, oui.
Intervenant 1
Donc, la question que je vous pose, à vous qui nous écoutez, est la suivante. Dans votre propre domaine d'expertise, à quoi ressemblerait un véritable défi intellectuel moderne ? Imaginez un instant, un défi qui ne serait pas sanctionné par une note sur 20,
Intervenant 2
ni par des statistiques rassurantes pour un ministère.
Intervenant 1
Exactement. Un projet, une épreuve de création ou je ne sais pas, de résolution de problème qui marquerait réellement ce passage à l'âge adulte sans coûter 100 millions d'euros ni paralyser le pays pendant un mois entier. Comment concevriez-vous ce nouveau rite d'initiation ? C'est
Intervenant 2
une excellente question.
Intervenant 1
C'est une question qui est même vertigineuse et c'est à vous d'y réfléchir. Merci de nous avoir accompagnés dans cette plongée exigeante aujourd'hui. Continuez de cultiver votre curiosité et à très bientôt pour une nouvelle exploration.
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