
24 août 2023 · 24 min
Inégalités sociales : que cachent les moyennes ?
Dans cet épisode audio, passez pas à pas des moyennes aux indicateurs de revenus, de pauvreté, de privations et de patrimoine.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors, pour commencer aujourd'hui, j'aimerais vous poser une petite question. Si demain, par un miracle absolu, l'économie explosait et que le revenu d'absolument chaque habitant du pays augmentait soudainement de 10%, on est d'accord que le taux de pauvreté baisserait drastiquement, non ?
Intervenant 2
Mathématiquement, c'est totalement faux. Il ne ne bougerait pas d'un seul millimètre.
Intervenant 1
Ouais, c'est fou. Et c'est exactement ce qu'on va voir aujourd'hui. On entend tout le temps parler de moyenne dans les médias, le salaire moyen par-ci, le revenu moyen par-là. On a vraiment tendance à utiliser ces chiffres comme des boussoles absolues.
Intervenant 2
Tout à fait. Sauf qu'en réalité, ces moyennes, ce sont très souvent des masques. Ce sont des concepts mathématiques qui, par leur nature même, lissent toutes les aspérités et cachent des contrastes socio-économiques vraiment saisissants.
Intervenant 1
Donc aujourd'hui, on va un peu détruire ce mythe de la moyenne, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est l'idée, oui. Et c'est une mission essentielle. L'objectif de notre discussion d'aujourd'hui, de cette exploration en profondeur des données, ce n'est absolument pas de faire de la politique.
Intervenant 1
Bien sûr.
Intervenant 2
L'idée, c'est vraiment de décortiquer de manière très clinique les outils mathématiques et statistiques concrets qui nous permettent de mesurer rigoureusement le monde réel. Parce qu'il y a un travail de l'ombre colossal qui est fait par les statisticiens pour contourner ces pièges des moyennes trompeuses.
Intervenant 1
Et d'ailleurs, on s'appuie beaucoup sur les travaux du groupe Statistique et enjeux publics de la Société Française de Statistique, n'est-ce pas ?
Intervenant 2
Absolument. Des chercheurs brillants comme Brigitte Bellocq, Chantal Cazès ou Jean-Pierre Le Gléau. Leur travail montre comment on fabrique concrètement l'information. Parce que bon, avant de débattre des inégalités, encore faut-il savoir avec quelles règles on les mesure.
Intervenant 1
Exactement. Et c'est là qu'on tombe tout de suite sur un premier mur, une véritable énigme méthodologique en fait. Si on veut observer les inégalités, il faut bien pouvoir comparer les individus. Mais comment on fait pour comparer le portefeuille d'une personne qui vit seule dans un studio avec celui d'une famille nombreuse avec trois enfants dans un grand appartement ?
Intervenant 2
C'est le nœud du problème. On ne peut manifestement pas juste regarder la ligne net à payer sur la fiche de paie et s'arrêter là.
Intervenant 1
Bah non, le salaire brut ou net ne veut rien dire si on ne sait pas combien de bouches il doit nourrir quoi.
Intervenant 2
C'est pour ça que la statistique publique a complètement banni l'utilisation du simple revenu brut pour mesurer les inégalités. À la place, on préfère un concept beaucoup plus tranché, le niveau de vie.
Intervenant 1
D'accord. Et mathématiquement, ça se traduit comment ce niveau de vie ?
Intervenant 2
Mathématiquement, c'est une fraction. Au numérateur, en haut, on place le revenu disponible. Pour le calculer, on agrège absolument toutes les rentrées d'argent du foyer. Donc les salaires, les dividendes, les loyers perçus si on possède un autre appartement, et bien sûr toutes les aides sociales. Ok, on
Intervenant 1
met tout dans le même panier.
Intervenant 2
Voilà. Et de ce total massif, on va retrancher les impôts directs.
Intervenant 1
Alors attendez, quand on parle d'impôt direct, on a très souvent l'impression que ça ne concerne que l'impôt sur le revenu. Mais la soustraction va plus loin que ça, non ? Qu'est-ce qu'on enlève exactement de ce numérateur ?
Intervenant 2
On retire l'impôt sur le revenu, bien sûr, mais aussi des prélèvements très spécifiques, comme la Contribution Sociale Généralisée, la fameuse CSG, ou la CRDS, la Contribution à la Réduction de la Dette Sociale.
Intervenant 1
Ah oui, les trucs qu'on voit tout en bas de la fiche de paie.
Intervenant 2
Exactement. Ce sont des impôts qui sont prélevés à la source sur presque tous les revenus, y compris les aides, parfois. On retire aussi les prélèvements sur les revenus du patrimoine et, bon, historiquement, la taxe d'habitation. Ce qui reste après tout ce nettoyage, c'est le revenu véritablement à la disposition du ménage.
Intervenant 1
L'argent qui sert concrètement à remplir le frigo, payer l'électricité et, avec un peu de chance, épargner.
Intervenant 2
C'est ça. Ça, c'est notre numérateur. Mais la vraie subtilité et la clé de voûte de tout ce calcul, elle se trouve au dénominateur, en bas de la fraction. On ne va surtout pas diviser ce chiffre par le nombre strict d'individus dans le foyer. On le divise par ce qu'on appelle des unités de consommation, ou UC.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu ça, parce que là, on doit s'arrêter un instant. Pourquoi on ne divise pas simplement par le nombre de personnes ? Si on est quatre sous le même toit, on divise le gâteau par quatre. Ça semble être la logique la plus basique, non ?
Intervenant 2
Ça semble logique, oui. Sauf que dans la vraie vie, ça ne marche pas du tout comme ça.
Intervenant 1
J'aime beaucoup l'analogie de la machine à laver pour comprendre ça, issue de nos sources. Si deux personnes décident de se mettre en colocation ou en couple, elles ne vont pas acheter une deuxième machine à laver.
Intervenant 2
Non, une seule suffit.
Intervenant 1
Exactement. Elles ne vont pas payer un deuxième abonnement pour la fibre optique non plus. Et chauffer un salon pour deux personnes, ça coûte très exactement le même prix que de le chauffer pour une seule. Il y a une vraie mutualisation des coûts. C'est le principe des économies d'échelle, c'est ça.
Intervenant 2
C'est parfaitement résumé. C'est l'essence même de l'unité de consommation. Vivre à plusieurs coûte proportionnellement moins cher que de vivre seul. Les statisticiens ont donc dû inventer une échelle de pondération standardisée.
Intervenant 1
Et c'est quoi cette règle exacte ?
Intervenant 2
La règle conventionnelle, celle utilisée par l'INSEE et au niveau européen, elle est stricte. Le premier adulte du ménage compte pour une unité de consommation, soit 1. Toute personne supplémentaire de plus de 14 ans dans le foyer compte pour 0,5.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et enfin, chaque enfant de moins de 14 ans compte pour 0,3 UC.
Intervenant 1
Alors attendez, là je vais me faire l'avocat du diable deux secondes. Un grand adolescent de 15 ans ou un deuxième adulte ne compte que pour 0,5 part. La moitié d'une part. N'importe qui ayant un ado à la maison sait qu'il mange probablement plus qu'un adulte, qu'il consomme plus d'eau chaude et d'électricité. Comment cette pondération de 0,5 peut-elle être juste mathématiquement ?
Intervenant 2
C'est une excellente remarque. Mais la pondération de 0,5 ne veut pas dire que l'adolescent mange deux fois moins. Elle reflète simplement le fait que l'essentiel des charges fixes du logement, on parle du loyer, de l'assurance, du chauffage, du gros électroménager, tout ça est déjà absorbé par le premier adulte, qui pèse pour un.
Intervenant 1
Ah je vois, le 0,5 représente juste ce qui vient en plus.
Intervenant 2
C'est ça le coût marginal. La nourriture supplémentaire, les vêtements, les loisirs, l'eau chaude en plus. Donc par exemple, si on prend une famille avec deux adultes et deux enfants de moins de 14 ans, on ne divise pas le revenu total par 4, on le divise par 2,1.
Intervenant 1
Le compte est
Intervenant 2
bon. Le résultat de cette division nous donne un chiffre unique et par convention statistique, on considère que tous les membres de ce foyer partagent exactement ce même niveau de vie calculé.
Intervenant 1
D'accord, donc on a un outil de mesure robuste pour l'intérieur du pays. Mais si on veut comparer cette famille française avec un foyer en Japon, en Suisse ou au Canada, on fait comment ? On ne peut quand même pas juste appliquer le taux de change de l'euro vers le yen de ce matin. Le coût d'un loyer à Tokyo n'a rien à voir avec celui de Paris, ni le prix d'un kilo de riz.
Intervenant 2
Absolument pas. Et c'est là qu'intervient un autre outil mathématique fondamental.
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