
18 févr. 2021 · 8 min
L’image Lena : de Playboy aux laboratoires informatiques
Cet épisode audio retrace le passage d’une couverture de Playboy aux laboratoires, puis éclaire la controverse sur l’usage du cliché.
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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de vous retrouver aujourd'hui pour une nouvelle exploration.
Intervenant 2
Bonjour à tous.
Intervenant 1
Imaginez un instant les fondations de l'informatique moderne. Quand on y pense, on a tous en tête des salles blanches, tu sais.
Intervenant 2
Ouais, des ingénieurs en blouse.
Intervenant 1
Exactement. Des ingénieurs sérieux, des tableaux remplis d'équations super complexes, bref des environnements hyper cliniques où en fait chaque décision est purement rationnelle.
Intervenant 2
C'est vrai qu'on a cette idée classique que la technologie de pointe ne laisse absolument aucune place au hasard, que tout est calculé.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Tout le temps.
Intervenant 1
Sauf que aujourd'hui, d'être plongé dans les archives nous mène dans une toute autre direction.
Intervenant 2
On va parler d'une image
Intervenant 1
numérique. Une image qui a servi de standard absolu pour tester presque tous les algorithmes de traitement d'image pendant un demi-siècle.
Intervenant 2
Ah oui, c'est pas rien.
Intervenant 1
Et le truc fou, c'est que cette image, elle ne vient pas d'un labo de la NASA ou d'un centre de recherche ultra secret, mais d'un exemplaire du magazine Playboy de novembre 1972. Ah
Intervenant 2
oui, la fameuse histoire de Lena ou Lena avec deux N selon comment on l'écrit. C'est ça. C'est une photographie de Lena Joblom, une jeune Suédoise qui avait 21 ans à l'époque. Et pour quiconque a étudié le traitement numérique de l'image ces dernières décennies, son visage est probablement plus connu que celui de la Joconde.
Intervenant 1
C'est dingue quand on y pense. Bon, décortiquons tout ça. Parce que ce qui me fascine vraiment, c'est le contraste total entre ces deux mondes.
Intervenant 2
Ouais.
Intervenant 1
Comment est-ce qu'on passe des kiosques à journaux à la paillasse d'un laboratoire d'informatique super rigoureux de l'Université de Californie du Sud ?
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que les circonstances exactes sont un peu flots. Mais on sait que ça s'est passé à l'été 1973. Ok. L’équipe du chercheur Alexander Saouchouk cherchait une bonne image pour calibrer un nouvel équipement de numérisation.
Intervenant 1
Un scanner, en gros.
Intervenant 2
Voilà, un gros scanner de l'époque. Et ils en avaient un peu marre des images de tests habituelles.
Intervenant 1
Qui devaient être assez basiques, j'imagine.
Intervenant 2
Ouais, c'était souvent des mires de télévision, tu sais, très géométriques, très ennuyeuses. Et là, quelqu'un est entré dans le laboratoire avec ce fameux magazine sous le gras. Juste comme ça. Et ils ont simplement déchiré le tiers supérieur du poster central pour l'insérer dans leur scanner.
Intervenant 1
Ils ont juste déchiré la page.
Intervenant 2
C'est ça. La méthode scientifique à l'étape pure.
Intervenant 1
C'est excellent. Et ils l'ont scanné sur une grille de 512 par 512 pixels.
Intervenant 2
Ce qui était énorme pour l'époque.
Intervenant 1
Oui, j'imagine bien. Mais on est avant l'ère d'Internet, alors comment une simple numérisation locale dans un seul labo devient un standard mondial ?
Intervenant 2
À l'époque, les chercheurs s'échangeaient de grosses bandes magnétiques par la poste pour partager leurs données.
Intervenant 1
Ah, la clé USB des années 70.
Intervenant 2
Exactement. Et comme tous les départements d'informatique du monde avaient besoin d'images de tests fiables pour comparer l'efficacité de leurs codes, le fichier de Lena est devenu viral version années 70.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Avoir une base commune, ça permettait enfin de dire mon algorithme compresse mieux cette image que le tien.
Intervenant 1
Ouais, je vois. C'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce qu'ils ne l'ont pas gardé pendant 50 ans juste par paresse ou par habitude.
Intervenant 2
Non, pas du tout.
Intervenant 1
Il y a une vraie raison mathématique derrière ce succès. Pour bien comprendre, j'aime utiliser l'analogie d'une piste d'essai automobile.
Intervenant 2
Oh, j'aime bien ça !
Intervenant 1
Si tu conçois un nouveau moteur ou une nouvelle voiture, tu ne vas pas la tester uniquement sur une longue ligne droite, tu vois ?
Intervenant 2
Ben non.
Intervenant 1
Il te faut un mélange de virages en épingle, de lignes droites, de pentes un peu glissantes, pour voir exactement à quel moment la mécanique lâche.
Intervenant 2
Ben si l'on relie ça à la vue d'ensemble, ton analogie est parfaite. Merci. En traitement d'image, la lune droite, c'est
Intervenant 1
une zone de couleur unie,
Intervenant 2
Ou un dégradé doux. L’algorithme n'a pas beaucoup d'efforts mathématiques à fournir pour ça. Mais les virages en épingle, ce sont ce qu'on appelle les hautes fréquences spatiales.
Intervenant 1
Les hautes fréquences. Concrètement, sur la photo de Lena, ça correspond à quoi ?
Intervenant 2
Ça correspond au changement brusque de contraste. Sur la photo, Lena porte un grand chapeau qui est orné de plumes avec des détails très très complexes.
Intervenant 1
Ah oui, les plumes.
Intervenant 2
Voilà. Et pour un algorithme de compression, comme celui qui crée nos fichiers JPG aujourd'hui par exemple, passer d'un arrière-plan un peu flou à la bordure ultra nette d'une plume, c'est un véritable défi mathématique. Si l'algorithme est mauvais ou s'il compresse de manière trop agressive, il n'arrive pas à gérer cette transition.
Intervenant 1
Et ça donne quoi visuellement ?
Intervenant 2
Le résultat, ça va créer ce qu'on appelle des artefacts.
Intervenant 1
Ah, les espèces de gros blocs de pixels disgracieux.
Intervenant 2
Exactement, ces gros carrés qui floutent l'image et qui la rendent moche.
Intervenant 1
Donc en fait, on a les plumes pour tester les détails complexes, les hautes fréquences. Ouais. Et on a la peau de son visage et de son épaule pour tester les textures lisses, les basses fréquences.
Intervenant 2
Tout à fait. C'était le combo ultime pour déceler les failles d'un code. Le grain de la peau, ça demande une compression subtile pour ne pas paraître artificielle.
Intervenant 1
Ouais, pour pas qu'on ait l'impression que c'est du plastique.
Intervenant 2
C'est ça. Tandis que les plumes, elles exigent une précision mathématique extrême pour rester nettes. Sur le plan purement technique, c'était vraiment l'image parfaite pour pousser les algorithmes dans leur retranchement.
Intervenant 1
C'est fascinant. Mais bon, 50 ans plus tard, les choses ont quand même pas mal changé.
Intervenant 2
Oh que oui !
Intervenant 1
L'utilisation de cette image, ça fait aujourd'hui l'objet d'un débat très sérieux dans le milieu académique. Alors, qu'est-ce que tout ça signifie aujourd'hui ? Je dois admettre que je me pose une vraie question sur cette controverse.
Intervenant 2
Laquelle ?
Intervenant 1
L’image numérique historique, celle qui est utilisée par les chercheurs. C'est juste un recadrage sur son visage, son chapeau et une épaule dénudée. Ce n'est pas en soi une image explicite du tout ?
Intervenant 2
Non, absolument pas.
Intervenant 1
Alors pourquoi est-ce que cela soulève une telle levée de boucliers aujourd'hui ? Est-ce que c'est vraiment l'image elle-même qui pose problème ou plutôt ce qu'elle symbolise ?
Intervenant 2
Cela soulève une question importante et c'est une excellente distinction que tu fais là. Merci. L’image recadrée n'est effectivement pas du tout pornographique. Le problème pour une grande partie de la communauté scientifique actuelle, c'est le contexte d'origine et la culture que ce choix véhicule.
Intervenant 1
Oui, je comprends.
Intervenant 2
Il faut se rappeler que l'informatique des années 70 et 80, c'était un milieu extrêmement masculin.
Intervenant 1
Très homogène.
Intervenant 2
Voilà. Et utiliser une image issue de Playboy comme standard professionnel mondial, ça participe à créer pour de nombreuses chercheuses un environnement académique peu accueillant.
Intervenant 1
C'est perçu comme un rappel constant, en fait, que ce milieu a été construit avec des codes très spécifiques, ce qu'on appelle souvent un boys club.
Intervenant 2
C'est le cœur de l'argument. Le débat ne porte pas sur la morale de la photo originelle elle-même.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il porte vraiment sur le professionnalisme et l'inclusion dans les laboratoires modernes.
Intervenant 1
La place de chacun.
Intervenant 2
Exactement. Et c'est pour ça qu'on observe un vrai changement de paradigme aujourd'hui. Il y a de grandes revues scientifiques qui refusent désormais purement et simplement les publications qui utilisent l'image de Lena.
Intervenant 1
Donc les chercheurs s'adaptent, ils se tournent vers des banques d'images neutres, des paysages ou j'imagine des visages générés par intelligence artificielle ?
Intervenant 2
C'est ça, des images qui offrent exactement la même complexité mathématique, les fameuses plumes et la peau, mais sans le bagage culturel.
Intervenant 1
La first lady d'internet tire donc sa révérence.
Intervenant 2
Oui, une retraite bien méritée, après avoir servi de cobaye numérique pendant un demi-siècle on va dire.
Intervenant 1
C'est une évolution logique. Et tu sais, ça m'amène à une réflexion plus large pour terminer. Vas-y. Traitement d'image, la base des technologies visuelles qu'on utilise absolument tous les jours sur nos téléphones. Si ça, c'est né simplement parce qu'un chercheur est entré avec un magazine sous le bras un jour d'été en 1973. C'est fou ! Combien d'autres piliers invisibles de notre monde numérique reposent en réalité sur ce genre de hasard du quotidien ?
Intervenant 2
Ah, la question est posée.
Intervenant 1
Au lieu de longues délibérations scientifiques, l’architecture de notre technologie tient parfois à une simple coïncidence de bureau. Et franchement, ça laisse songeur.
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