
15 févr. 2017 · 4 min
En 1902, une manivelle pour un chômeur chez Hermann Laurent
Dans cet épisode audio, découvrez la proposition rapportée chez Hermann Laurent : tourner une manivelle pour produire de l’électricité et recevoir dix centimes.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente et bienvenue à toutes les personnes qui nous écoutent aujourd'hui. On va faire une plongée assez fascinante dans une idée historique complètement dingue.
Intervenant 2
Bonjour. Oui, une idée qui prétendait résoudre la crise de l'énergie et le chômage d'un seul coup.
Intervenant 1
Et ça, simplement en demandant aux gens de tourner une manivelle. En 1902, un mathématicien a pensé que c'était la politique sociale ultime. C'est
Intervenant 2
ça. Les sources qu'on analyse viennent d'un ouvrage qui s'intitule « Petit traité d'économie politique mathématique ». Et l'auteur essaie d'appliquer la froideur des mathématiques à la misère sociale.
Intervenant 1
La pauvreté modélisée comme une variable en somme.
Intervenant 2
Exactement. Et d'ailleurs, petite précision historique d'emblée pour lever toute ambiguïté, l'auteur c'est Paul Mathieu Hermann Laurent.
Intervenant 1
Ah, ce n'est pas le Laurent des fameuses séries mathématiques ?
Intervenant 2
Non, voilà, à ne surtout pas confondre avec Pierre-Alphonse Laurent, l'homme derrière les séries de Laurent en analyse complexe. Notre auteur, c'est un autre Laurent.
Intervenant 1
D'accord, c'est noté. Mais alors, comment elle fonctionne cette machine, concrètement ? Parce qu'en 1902, l'électricité s'est pas vraiment démocratisée dans la rue.
Intervenant 2
Non, c'est vrai. Le mécanisme repose sur une conversion mécanique très brute. Hermann Laurent imagine l'installation...
Intervenant 1
Dans les rues, directement ?
Intervenant 2
Oui, dans certains lieux publics, de grosses machines équipées de lourdes manivelles. Une personne sans emploi s'y installe, elle tourne la manivelle. Et bien, cet effort entraîne un alternateur.
Intervenant 1
Qui vient charger des batteries, j'imagine.
Intervenant 2
Voilà, de gros accumulateurs au plomb. Et une fois qu'un quota d'énergie bien précis est stocké, il y a un mécanisme qui se déclenche et qui laisse tomber une pièce de 10 centimes.
Intervenant 1
Ce qu'on appelait communément deux sous à l'époque.
Intervenant 2
Oui, les fameux dessous.
Intervenant 1
C'est fou, c'est un peu l'ancêtre de nos vélos de salle de sport modernes, ceux qui s'éclairent quand on pédale, mais appliqués à la survie urbaine.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça.
Intervenant 1
Sauf qu'il y a une faille évidente dans ce système. Enfin, si je suis sans le sou en 1902, je ne fais pas ça juste pour le cardio.
Intervenant 2
Ah bah
Intervenant 1
non. Je m'installe devant cette manivelle avec ma gourde et j'en fais mon métier à temps plein. Je tourne 8 heures par jour pour accumuler la monnaie ?
Intervenant 2
Ah, alors ce serait vrai si la machine était pensée comme un outil de production classique. Mais le modèle de Laurent repose sur une modélisation mathématique de la dissuasion.
Intervenant 1
De la dissuasion ?
Intervenant 2
C'est-à-dire ?
Intervenant 1
L'engrenage est calibré exprès pour que l'effort physique exigé soit monumental par rapport au gain de dessous.
Intervenant 2
Ah, d'accord.
Intervenant 1
L'objectif, c'est vraiment pas d'offrir un emploi pérenne, mais un filet de sécurité d'urgence.
Intervenant 2
Je vois, c'est l'équivalent physique d'un test capture sur Internet quoi.
Intervenant 1
Ah oui, c'est une excellente analogie ça. On exige une tâche laborieuse et usante, non pas parce qu'elle génère une valeur inestimable, mais pour prouver un effort et décourager les abus du système.
Intervenant 2
Exactement. La difficulté physique pousse l'individu à chercher un vrai emploi dès qu'il a de quoi se payer son repas. Et l'élégance du truc, c'est sa rentabilité thermodynamique.
Intervenant 1
La sueur n'est pas perdue ?
Intervenant 2
Voilà, l'énergie dans les batteries a une valeur marchande. Elle est revendue pour l'industrie et ce revenu finance très exactement les pièces redistribuées.
Intervenant 1
Une boucle fermée où l'assistance sociale s'autofinance par les calories brûlées. C'est brillant, mais il y a quand même un détail qui me chiffonne dans le texte.
Intervenant 2
Lequel ?
Intervenant 1
L'auteur lui-même qualifie cette invention de bizarre et l'attribue soudainement à l'un de ses amis. Ça sent le fameux « je demande pour un ami, non ? »
Intervenant 2
Ah c'est clair, le bouclier rhétorique est transparent. Au début du XXe siècle, monnayer la détresse humaine en kilowattheures,
Intervenant 1
ça frôle le cynisme.
Intervenant 2
C'est un cynisme industriel assez dérangeant. En l'attribuant à un ami anonyme, il peut avancer son concept, tester la faisabilité d'un chômage résolu par la mécanique, tout en gardant une distance polie avec l'absurdité du dispositif.
Intervenant 1
Donc, pour résumer cette plongée, on est face à une tentative très précoce de rationaliser l'aide sociale par la physique pure. Utiliser la force brute pour créer une boucle autonome.
Intervenant 2
Et ce qui est fascinant, c'est la réflexion que ça suscite sur notre époque. À la lumière de cette idée de 1902, visant à convertir littéralement la fatigue humaine en électricité, on peut se demander comment aujourd'hui, avec nos technologies, se calcule réellement la valeur purement énergétique du travail physique humain.
Intervenant 1
Une excellente question pour terminer cette analyse. Merci beaucoup pour cet éclairage et un grand merci à toutes les personnes qui nous ont écoutées.
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