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5 mai 2025 · 21 min

Paul Erdős : compliquer pour mieux résoudre

Dans cet épisode, suivez le parcours du mathématicien nomade et découvrez comment ses problèmes, ses idées et ses collaborations ont fait avancer la recherche.

Collections de cet épisode (9)

Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.

  2. Intervenant 2

    Salut Evelyne, très heureux d'être là pour cette nouvelle exploration.

  3. Intervenant 1

    Alors aujourd'hui, j'aimerais qu'on plonge tout de suite dans le vif du sujet en plantant le décor. On va demander à ceux qui nous écoutent d'imaginer une scène. On est en plein milieu du 20ème siècle.

  4. Intervenant 2

    L'époque des grands bouleversements scientifiques.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Et là, un homme d'un certain âge, qui a l'air un peu, un peu paumé, on va le dire, descend d'un train dans une petite gare de province, peu importe où dans le monde en fait.

  6. Intervenant 2

    N'importe où, c'est vraiment ça.

  7. Intervenant 1

    Il n'a pas de beau bagage luctueux. Il n'a même pas de maison à lui. Il n'a pas de manteau d'hiver, descend. Juste une petite valise toute usée à la main.

  8. Intervenant 2

    Une valise de rien du tout.

  9. Intervenant 1

    Et quand il arrive chez les gens qui vont l'héberger, il pose cette valise sur la table de la cuisine, il l'ouvre et là, surprise, il ne sort pas du tout des vêtements de rechange.

  10. Intervenant 2

    Non, ça, c'est beaucoup trop banal pour

  11. Intervenant 1

    lui. Il sort des problèmes, littéralement, des dizaines de pages de problèmes mathématiques griffonnés de partout, des trucs qu'il a trimballés d'une ville à l'autre, d'un continent à l'autre, juste prêts à être déballés et résolus avant même d'avoir pris le petit déjeuner.

  12. Intervenant 2

    Ben ouais. Et tu sais, cette image, c'est pas du tout une exagération romantique de notre part. Ce voyageur perpétuel, c'est Paul Erdős.

  13. Intervenant 1

    Paul Erdős, le nom est lâché. Et face à ce style de vie complètement atypique, on a vite fait de le cataloguer quoi.

  14. Intervenant 2

    Ben oui, genre le savant fou, le professeur tournesol un peu excentrique, complètement inoffensif et dans la lune.

  15. Intervenant 1

    Voilà. Sauf que si on s'arrête à ça, on passe mais totalement à côté de l'ampleur de son génie.

  16. Intervenant 2

    Exactement. Il faut bien comprendre le poids de ce bonhomme dans la communauté scientifique. Pour te donner une idée, il faut écouter Ernest Strauss. C'est un de ses collègues, un type qui a quand même bossé avec Albert Einstein, donc pas le dernier des idiots.

  17. Intervenant 1

    Ah oui, quand même, c'est une belle référence.

  18. Intervenant 2

    Voilà. Et Strauss, il mâchait pas ses mots. Pour lui, Erdős, c'était pas juste un gadoué en maths. Il disait, je cite, qu'il était « le prince des résolveurs de problèmes » et « le monarche absolu des poseurs de problèmes ».

  19. Intervenant 1

    Le prince et le monarque absolu. Rien que ça.

  20. Intervenant 2

    C'est pas un petit compliment, ouais.

  21. Intervenant 1

    Mais écoute, c'est exactement ce qu'on va décortiquer aujourd'hui. Notre mission, pour toute notre audience, c'est vraiment de percer à jour ce cerveau complètement hors norme.

  22. Intervenant 2

    C'est un sacré programme.

  23. Intervenant 1

    Bon, on va décortiquer tout ça parce que comment un homme sans adresse fixe qui vit littéralement dans sa valise devient le scientifique le plus prolifique de l'histoire ? Et comment ça fonctionne ? Un esprit qui mérite le titre de monarque absolu des mathématiques.

  24. Intervenant 2

    Eh bien, pour entrer dans la mécanique de son cerveau, la première étape, c'est d'affronter un de ses grands principes directeurs. Un principe qui, franchement, a l'air d'un non-sens total quand on l'entend comme ça. Erdős disait souvent que quand on est bloqué sur un truc, il faut parfois compliquer le problème pour en simplifier la solution.

  25. Intervenant 1

    Attends, là on touche à un paradoxe massif. C'est là que ça devient vraiment intéressant. Compliquer pour simplifier.

  26. Intervenant 2

    Ouais, c'est sa philosophie.

  27. Intervenant 1

    Mais dans le monde réel, ça défie le bon sens le plus basique. Si je reprends l'image de la valise de tout à l'heure.

  28. Intervenant 2

    Ouais,

  29. Intervenant 1

    vas-y. C'est comme si, je sais pas moi, je trouve que ma valise est beaucoup trop lourde à porter. Et pour résoudre ce problème, je décide d'y ajouter une énorme boule de bowling.

  30. Intervenant 2

    C'est exactement l'impression que ça donne, ouais.

  31. Intervenant 1

    Mais mathématiquement, comment rajouter du poids, rajouter des contraintes, ça peut rendre la valise plus légère d'un coup ? C'est absurde.

  32. Intervenant 2

    Alors, garde cette image de la boule de bowling dans la valise, parce qu'elle est super, mais on va la modifier un peu.

  33. Intervenant 1

    Ok, je t'écoute.

  34. Intervenant 2

    Imagine que la boule de bowling, elle ne rajoute pas du poids terrestre normal. Imagine qu'elle modifie la gravité elle-même autour de ton bagage.

  35. Intervenant 1

    Ah ouais, carrément. De la science-fiction.

  36. Intervenant 2

    Ou alors, attends, encore mieux. Imagine que ce que tu rajoutes dans la valise, ce n'est pas un objet, mais une dimension supplémentaire.

  37. Intervenant 1

    Une dimension ? Comment ça, une dimension ?

  38. Intervenant 2

    Ben, pense à un labyrinthe. Un labyrinthe classique, dessiné sur une feuille de papier en deux dimensions.

  39. Intervenant 1

    Ok, j'ai l'image en tête.

  40. Intervenant 2

    Toi, t'es un petit point à l'intérieur de ce labyrinthe. Tu te cognes contre les murs, t'es coincé, tu tournes au rond.

  41. Intervenant 1

    Classique, quand on est perdu dans un labyrinthe, ouais.

  42. Intervenant 2

    La solution a l'air impossible à trouver parce que ta vision, elle est bloquée par le mur qui est juste devant ton nez. Le problème est dur.

  43. Intervenant 1

    Très dur, ouais.

  44. Intervenant 2

    Maintenant, on décide de compliquer la situation. On ajoute une troisième dimension au problème.

  45. Intervenant 1

    Donc on passe en 3D ?

  46. Intervenant 2

    Voilà. Au lieu de rester collé sur la feuille, on te soulève dans les airs. On te met au-dessus du papier.

  47. Intervenant 1

    Ah bah forcément, là je vois tout le chemin par-dessus les murs.

  48. Intervenant 2

    Exactement. Soudain, le chemin vers la sortie devient, mais d'une évidence absolue, c'est trivial. Et bah en mathématiques, Erdős faisait exactement ça.

  49. Intervenant 1

    D'accord, je commence à capter l'idée. Donc, au lieu de s'acharner sur une petite équation super spécifique, avec des chiffres super précis qui te bloquent la vue,

  50. Intervenant 2

    Il faisait quoi, d'après toi ?

  51. Intervenant 1

    Il remplaçait les chiffres par des lettres.

  52. Intervenant 2

    C'est ça. L'idée de base, c'est la généralisation. Quand tu es face à un problème très pointu, très spécifique, tu te retrouves souvent paralysé par les petits détails.

  53. Intervenant 1

    Ouais, le nez collé à la feuille de papier.

  54. Intervenant 2

    Voilà. Ou pour prendre une autre image, t'as le nez collé sur un arbre spécifique. Tu regardes ses branches un peu tordues, son écorce rugueuse et tu penses qu'à ça.

  55. Intervenant 1

    Et on oublie le reste.

  56. Intervenant 2

    Erdős, lui, il faisait un pas en arrière. Il décidait carrément d'étudier toute la forêt. Il prenait le problème de base et il le plongeait dans un cadre beaucoup, beaucoup plus vaste.

  57. Intervenant 1

    Donc en élargissant le problème, en le compliquant, les détails agaçants disparaissent.

  58. Intervenant 2

    C'est exactement le paradoxe. Au lieu de prouver un truc pour un seul ensemble de nombres, il essayait de le prouver pour absolument tous les ensembles possibles. Ça a l'air 100 fois plus dur. Sur le papier, oui. Mais en fait, en faisant ça, toutes les petites rugosités de l'arbre s'effacent. L'architecture globale du problème apparaît et la solution devient hyper élégante, hyper fluide.

  59. Intervenant 1

    D'accord, c'est brillant. On enlève le bruit de fond en passant à une loi universelle. Mais du coup, sur quel genre de terrain il appliquait cette méthode magique ? Parce que les maths, c'est vaste. C'est l'algèbre, la géométrie...

  60. Intervenant 2

    Alors, son appétit était gigantesque, vraiment. Mais son royaume absolu, au départ, c'était la théorie des nombres.

  61. Intervenant 1

    Les nombres entiers, les nombres premiers, ce genre de trucs ?

  62. Intervenant 2

    Oui, c'est ça. Il a d'ailleurs sorti un résultat majeur dans ce domaine quand il avait à peine 19 ans.

  63. Intervenant 1

    19 ans, oh là là, la claque.

  64. Intervenant 2

    Un génie précoce. Mais là où il a vraiment retourné la table, là où il a laissé une trace indélibile, c'est en amenant une méthode que personne n'attendait dans des domaines comme la théorie des graphes et la combinatoire.

  65. Intervenant 1

    Attends, pause. Je te coupe juste pour que tout le monde soit sur la même longueur d'onde.

  66. Intervenant 2

    Bien sûr.

  67. Intervenant 1

    Quand tu parles de théorie des graphes, on ne parle pas des graphiques en camembert ou des courbes de la bourse.

  68. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout. Rien à voir. Un graphe, en mathématiques, c'est ni plus ni moins qu'un réseau.

  69. Intervenant 1

    Un réseau, d'accord. Comme quoi, par exemple ?

  70. Intervenant 2

    Imagine des points, on appelle ça des sommets, et ces points sont reliés entre eux par des lignes qu'on appelle des arêtes.

  71. Intervenant 1

    Comme des villes reliées par des autoroutes en

  72. Intervenant 2

    fait. C'est le parfait exemple. Le réseau routier, c'est un graphe. Les amis que tu as sur un réseau social, qui sont eux-mêmes connectés à d'autres amis, c'est un graphe. Les neurones dans le cerveau, c'est un graphe.

  73. Intervenant 1

    Ok, hyper clair. Et la combinatoire, c'est quoi ?

  74. Intervenant 2

    C'est tout simplement l'art de compter. Compter combien il y a de manières différentes d'arranger ou de connecter ces éléments entre eux.

  75. Intervenant 1

    Super. Donc, on a nos réseaux sociaux, nos routes, tout ça. Et il appliquait quelle méthode inattendue là-dessus ?

  76. Intervenant 2

    C'est là qu'Erdős a introduit un concept de dingue, la méthode probabiliste. Il se met à utiliser le hasard, les probabilités, pour prouver des trucs de manière absolument certaine,

  77. Intervenant 1

    Pardon, mais attends, il y a un énorme bug là. Le hasard pour prouver une certitude ?

  78. Intervenant 2

    Je sais, ça pique un peu le cerveau au début.

  79. Intervenant 1

    Bah oui, les probabilités, c'est la science du flou. C'est le loto, c'est le dé qui roule sur la table, c'est « est-ce qu'il va pleuvoir demain ?

  80. Intervenant 2

    ». Tout à fait. L'incertitude pure.

  81. Intervenant 1

    Alors que les mathématiques, c'est le temple sacré de la certitude absolue. C'est vrai ou c'est faux. Le théorème de Pythagore, c'est pas « peut-être ». Comment on peut mélanger le hasard avec la certitude inébranlable d'une preuve mathématique ? C'est impossible conceptuellement.

  82. Intervenant 2

    Eh bien, c'est pour ça que c'est un des plus grands tours de force de l'histoire des sciences. C'est magistral. Si on relit ça à une vision plus globale, on peut prendre l'analogie de la botte de foin. Tu connais l'expression « chercher une aiguille dans une botte de foin » ? Bien sûr, le truc

  83. Intervenant 1

    impossible à trouver.

  84. Intervenant 2

    Exactement. Mais là, on va pousser le vice. On ne cherche pas n'importe quelle aiguille. On doit prouver qu'il existe, dans une botte de foin gigantesque, une aiguille avec des caractéristiques extrêmement précises.

  85. Intervenant 1

    Genre une aiguille en or massif avec des petites gravures dessus.

  86. Intervenant 2

    Voilà, une aiguille hyper spécifique. Et toi, tu dois prouver qu'elle est

  87. Intervenant 1

    bien là-dedans. Si je suis un bosseur acharné, la méthode classique, c'est de prendre une fourche et de chercher brindille par brindille.

  88. Intervenant 2

    C'est ça. Et au

  89. Intervenant 1

    bout de dix ans, je tombe dessus, je la brandis et je dis « Regardez, elle existe, la voilà ! »

  90. Intervenant 2

    C'est la méthode traditionnelle, ouais. En mathématiques, on appelle ça une preuve constructive. Tu trouves l'objet, tu donnes ses coordonnées et la fais réclasser. Mais il y a

  91. Intervenant 1

    un piège, je le

  92. Intervenant 2

    sens. Le piège, c'est si la botte de foin est tellement énorme, presque infinie, que même le plus puissant ordinateur du monde mettrait des milliards d'années à tout fouiller.

  93. Intervenant 1

    Là, la méthode de la fourche, elle ne marche plus du tout.

  94. Intervenant 2

    La preuve constructive devient matériellement impossible. Et c'est là qu'Erdős entre en scène avec son lancer de dés.

  95. Intervenant 1

    Il jette un dé dans la botte de foin ?

  96. Intervenant 2

    Non, c'est encore plus fou que ça. Il dit, on ne va même pas la chercher, cette aiguille.

  97. Intervenant 1

    Pardon, mais on doit prouver qu'elle est là.

  98. Intervenant 2

    Oui, mais il va demander à la nature de générer une botte de foin de façon totalement aléatoire. Et avec les lois des probabilités, il va calculer quelles sont les chances, la probabilité exacte, que cette botte de foin générée au hasard ne contienne pas notre fameuse aiguille en or.

  99. Intervenant 1

    Donc il calcule les chances que l'aiguille n'y soit pas du tout.

  100. Intervenant 2

    C'est ça. Et là est le coup de génie absolu. S'il arrive à démontrer par le calcul, de façon rigoureuse, que la probabilité qu'il n'y ait aucune aiguille est strictement inférieure à 100%…

  101. Intervenant 1

    Oh la vache ! Attends, je crois que j'ai compris. Si la probabilité qu'elle n'y soit pas est de, disons, 99,9%, ça veut dire qu'il reste 0,1% de chance qu'elle y soit.

  102. Intervenant 2

    Exactement.

  103. Intervenant 1

    Et si la probabilité de son existence est supérieure à zéro, c'est qu'elle existe forcément quelque part.

  104. Intervenant 2

    Boum ! Voilà, c'est la beauté du raisonnement probabiliste.

  105. Intervenant 1

    Mais c'est dingue ! Il ne te dit pas où elle est ? Il ne te donne aucune coordonnée ?

  106. Intervenant 2

    Aucune. Il ne l'a jamais vue de ses propres yeux. Mais il te garantit avec une certitude absolue, mathématiquement incontestable, que cette structure spécifique existe dans le réseau.

  107. Intervenant 1

    C'est vertigineux, en fait. C'est comme s'il prouvait qu'il y a obligatoirement un ticket gagnant au loto quelque part dans le TI, sans même vérifier les tickets, juste en analysant comment le jeu est fabriqué.

  108. Intervenant 2

    C'est la parfaite métaphore. Et ça a totalement renversé la table. À l'époque, cette méthode paraissait complètement lunaire. Mais aujourd'hui, c'est la base. On l'utilise encore ? Tout le temps. En informatique théorique, pour créer des algorithmes super rapides ou pour blinder les réseaux de télécommunications, on utilise ces méthodes probabilistes. Erdős a réussi à forger de la certitude absolue en utilisant le chaos du hasard.

  109. Intervenant 1

    Wow, mais alors ça m'amène à une question très, très terre-à-terre.

  110. Intervenant 2

    Dis-moi.

  111. Intervenant 1

    On parle d'un type qui invente des concepts capables de révolutionner l'informatique d'aujourd'hui. Sauf qu'on a dit en introduction qu'il vivait dans une valise.

  112. Intervenant 2

    Ah oui, le fameux voyageur perpétuel.

  113. Intervenant 1

    Voilà, il n'a pas de bureau à Princeton, il n'a pas de labo, il n'a pas de secrétaire et on est à une époque sans email, sans internet.

  114. Intervenant 2

    C'est clair.

  115. Intervenant 1

    Comment tu fais pour propager une révolution intellectuelle pareille à travers le monde quand tu es tout seul dans un train avec un manteau troué ? Comment il s'y prenait ?

  116. Intervenant 2

    Eh bien, la réponse à cette absence d'institution, c'est sa propre personne. C'est devenu un phénomène sociologique unique. Sa méthode, c'était la collaboration frénétique.

  117. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  118. Intervenant 2

    Il détestait travailler seul dans son coin. Il débarquait chez un collègue, souvent à l'improviste, il posait sa valise, s'asseyait à la table de la cuisine ou du salon, et il bossait, parfois 18 heures de suite sur un problème.

  119. Intervenant 1

    18 heures ?

  120. Intervenant 2

    Mais il dormait quand ? Très peu. Il tournait au café, beaucoup de café. Il résolvait le problème, ils écrivaient l'article ensemble, et paf, Erdős reprenait son train vers un autre collègue. Dans toute sa vie, écoute bien ça, il a co-signé environ 1500 articles scientifiques.

  121. Intervenant 1

    1500 ? Mais c'est surhumain !

  122. Intervenant 2

    Avec plus de 500 collaborateurs différents à travers le monde. C'est un record qui n'a jamais été égalé.

  123. Intervenant 1

    D'où la fameuse blague du nombre d'Erdős, c'est de là que ça vient.

  124. Intervenant 2

    Ah bah c'est même plus une blague aujourd'hui. C'est devenu un vrai outil pour mesurer à quel point tu es connecté dans la communauté mathématique. Ah bon ? Comment ça marche concrètement ? C'est très simple. Erdős, c'est le centre du monde, donc il a un nombre d'Erdős de zéro. Logique. Si tu as co-signé un article directement avec lui, tu as un nombre d'Erdős de 1.

  125. Intervenant 1

    Ok, t'es au premier cercle.

  126. Intervenant 2

    Voilà. Si tu as co-signé un article avec quelqu'un qui a un nombre de 1, bah tu obtiens un nombre de 2. Et ça continue comme ça, en cascade.

  127. Intervenant 1

    C'est génial.

  128. Intervenant 2

    Et le truc de fou, c'est qu'aujourd'hui, une majorité écrasante des mathématiciens en activité dans le monde ont un nombre d'Erdős inférieur à 5.

  129. Intervenant 1

    Mais c'est les 6 degrés de séparation de Kevin Bacon ? Mais pour la science ?

  130. Intervenant 2

    C'est exactement ça, mais inventé bien avant.

  131. Intervenant 1

    Au final, si on ramène ça à des termes modernes, c'est un pionnier du mouvement open source. Il fonctionnait comme un réseau de calculs partagés humains, un routeur ambulant qui distribue la donnée.

  132. Intervenant 2

    C'est une super image.

  133. Intervenant 1

    Ou alors, pour être un peu plus poétique, c'est comme une abeille, un pollinisateur de génie.

  134. Intervenant 2

    Un pollinisateur. Comment tu vois ça ?

  135. Intervenant 1

    Il atterrit sur le cerveau d'un chercheur à Budapest. Il récolte un peu de pollen, genre une petite idée il achevait ou une intuition sur un graphe. Ensuite, il prend l'avion, il vole jusqu'en Californie et hop, il féconde le cerveau d'un autre mathématicien à Stanford. Et paf, une théorie est clos.

  136. Intervenant 2

    J'adore cette image, c'est très juste. Il papillonnait d'un sujet à l'autre. Sauf que, et c'est là qu'on touche à un vrai conflit philosophique, cette méthode de papillonner, sans aucun plan de carrière, sans construire une grosse théorie générale, ça allait totalement à l'encontre du courant dominant de son époque. Ah ouais, en

  137. Intervenant 1

    tiédochie, il s'est fait des ennemis.

  138. Intervenant 2

    Disons qu'il s'opposait philosophiquement à une institution très puissante en France notamment, le groupe Pourbaki.

  139. Intervenant 1

    Le groupe Bourbaki, ça sonne vraiment comme une société secrète, un truc sorti d'un film d'espionnage. C'était qui ces gens ?

  140. Intervenant 2

    À leur début, c'était presque une société secrète. Nicolas Bourbaki, c'était en fait un pseudonyme collectif. Un faux nom. Ouais. Derrière ce nom, il y avait un groupe de mathématiciens français extrêmement brillants qui se sont rassemblés dans les années 30. Et eux, leur constat, c'était que les mathématiques partaient dans tous les sens, que ça manquait cruellement de rigueur.

  141. Intervenant 1

    Donc il voulait remettre de l'ordre.

  142. Intervenant 2

    Il voulait tout nettoyer. Il voulait reconstruire l'ensemble des mathématiques depuis les fondations.

  143. Intervenant 1

    Genre on efface tout et on recommence depuis 1 plus 1 égal 2.

  144. Intervenant 2

    Presque. Il repartait des axiomes de base, de la logique, pour construire, brique par brique, une immense cathédrale théorique. Pour les Bourbaki, les maths, c'est une architecture globale. C'est l'abstraction pure. Et pour eux, les vrais scientifiques, c'étaient les bâtisseurs de théories.

  145. Intervenant 1

    Ce qui dessine les grands plans du gratte-ciel.

  146. Intervenant 2

    Exactement. Alors que passer son temps à résoudre des petits problèmes très précis, à chercher des astuces comme le faisait Erdős, pour eux c'était, comment dire, presque vulgaire, en tout cas intellectuellement inférieur.

  147. Intervenant 1

    Ah ouais, le mépris quoi. Le clivage est brutal. D'un côté, t'as les grands architectes dans leurs bureaux propres qui construisent leur cathédrale parfaite. Et de l'autre, t'as notre gars Erdős avec sa petite valise qui court dans la jungle avec une machette pour défricher des centaines de petits sentiers qui ont l'air de mener nulle part.

  148. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça, le choc de deux mondes. Mais l'histoire a donné raison à Erdős d'une certaine manière. Il a prouvé que la vision de Bourbaki, bien qu'elle soit magnifique intellectuellement, elle était incomplète.

  149. Intervenant 1

    Pourquoi incomplète ?

  150. Intervenant 2

    Parce qu'il a montré par son tremaille titanesque que ces petits sentiers défréchis à la machette, ils n'étaient pas du tout inutiles. Les astuces qu'il a inventées pour des problèmes isolés, comme la méthode probabiliste dont on a parlé, elles ont fini par révéler des connexions incroyables entre des domaines des mâtres qu'on croyait complètement séparés.

  151. Intervenant 1

    Donc les petits sentiers sont devenus des routes ?

  152. Intervenant 2

    Ils ont été élargis, goudronnés, et aujourd'hui ce sont littéralement les autoroutes de l'informatique moderne.

  153. Intervenant 1

    C'est fou, c'est une vraie leçon sur la découverte scientifique. On a besoin des grands architectes pour faire les plans de l'édifice, ça c'est sûr, mais si t'as personne qui descend au fond de la mine avec les mains pleines de cambouis pour chercher des nouveaux métaux, bah le gratte-ciel il se construit pas.

  154. Intervenant 2

    Tu peux pas innover si tu te salisses pas les mains sur des trucs très concrets. Et c'est pour ça qu'Erdős est vénéré aujourd'hui. Mais pour vraiment boucler la boucle sur cet homme, il faut se rappeler de la deuxième partie de la citation de Strauss du début.

  155. Intervenant 1

    Ah oui, le monarche absolu des poseurs de problèmes. On a beaucoup parlé de ses solutions, mais il en posait aussi du coup.

  156. Intervenant 2

    Oh que oui ! S'il en a résolu des milliers, il en a posé encore bien plus. Des problèmes laissés en suspens pour la communauté.

  157. Intervenant 1

    Genre des devoirs à la maison pour le reste du monde ?

  158. Intervenant 2

    Mieux que ça. Il y mettait littéralement le prix. Comment ça, le prix ? Il avait monté un système de primes en argent sur les problèmes qu'il n'arrivait pas à résoudre ou qu'il trouvait cruciaux. Il fonctionnait comme un shérif dans le Far West avec des avis de recherche. Wanted, solution to this equation.

  159. Intervenant 1

    C'est une blague ? Il offrait de l'argent ?

  160. Intervenant 2

    C'est très sérieux. Il attribuait une valeur financière au problème. Ça allait de 10 petits dollars pour une énigme marrante jusqu'à 10 000 dollars pour les problèmes les plus féroces.

  161. Intervenant 1

    Mais attends, on a dit au tout début qu'il n'avait pas de maison et qu'il vivait avec un vieux manteau. Où est-ce qu'il trouvait 10 000 dollars ?

  162. Intervenant 2

    Il reversait absolument tout l'argent qu'il gagnait avec ses conférences ou ses prix universitaires. Il gardait rien pour lui. Pour lui, l'argent, ça servait juste à une chose, stimuler la réflexion humaine. D'ailleurs, il y a des problèmes qui sont devenus mythiques avec ce système, comme le problème du happy ending, la fin heureuse. Aussi

  163. Intervenant 1

    mignon comme nom, c'est quoi ce problème ?

  164. Intervenant 2

    C'est de la géométrie. Il bossait dessus avec deux autres mathématiciens, George Sykeres et Esther Klein. Et la petite histoire, c'est que cette recherche commune a conduit au mariage de George et Esther, d'où le nom de fin heureuse.

  165. Intervenant 1

    Ah génial, il jouait même les entremetteurs en fait. Et le problème, il parle de quoi ?

  166. Intervenant 2

    En gros, combien de points tu dois placer totalement au hasard sur une feuille pour être sûr à 100% que certains de ces points forment un polygone convexe ?

  167. Intervenant 1

    Dis comme ça, on dirait un petit jeu de récréation où on relie des points.

  168. Intervenant 2

    Ça en a l'air, ouais. Mais quand on généralise ça, c'est une difficulté terrifiante. Erdős a posé une conjecture là-dessus, avec une prime. Et aujourd'hui, des décennies après sa mort, la version générale de ce problème n'est toujours pas complètement résolue.

  169. Intervenant 1

    Non, mais c'est incroyable.

  170. Intervenant 2

    Et il y en a des centaines comme ça, qui flottent encore dans l'air. Les chercheurs d'aujourd'hui continuent de s'arracher les cheveux dessus, ils publient des solutions et les héritiers mathématiques d'Erdős continuent de signer les chèques qui avaient été promis il y a 40 ans.

  171. Intervenant 1

    Mais quel héritage majestueux ! Le gars n'a pas juste donné des réponses, il a carrément semé un champ infini de questions pour que les autres continuent à jouer après lui. C'est comme une immense chasse aux trésors mathématiques à l'échelle de la planète.

  172. Intervenant 2

    C'est ça. Et ça nous amène d'ailleurs à une conclusion super intéressante. C'est presque philosophique.

  173. Intervenant 1

    Je t'écoute.

  174. Intervenant 2

    Erdős, par sa façon de vivre, il a prouvé que la collaboration frénétique, que le fait de discuter ouvertement de ses blocages à une simple table de cuisine, ça pouvait faire avancer l'humanité autant que le génie isolé et hautain dans sa tour d'ivoire.

  175. Intervenant 1

    Ouais, l'ouverture contre le secret.

  176. Intervenant 2

    Ça nous suggère un truc puissant. Peut-être que les grandes découvertes de demain, elles ne dépendront pas d'un cerveau solitaire qui protège jalousement ses petits papiers. Ça dépendra de notre capacité à partager ouvertement nos questions inachevées avec des parfaits inconnus, d'accepter de dire « je ne sais pas faire ça, aide-moi ».

  177. Intervenant 1

    Partager nos questions inachevées, notre vulnérabilité intellectuelle. C'est vrai qu'on a tellement tendance à cacher nos brouillons, de peur d'avoir l'air bête, alors que c'est là que réside l'innovation. C'est une réflexion super inspirante pour finir cette émission.

  178. Intervenant 2

    Je trouve aussi, ouais. C'est une belle leçon de vie au-delà des mathématiques.

  179. Intervenant 1

    Absolument. C'est une vraie invitation à ouvrir nos propres petites valises et à poser nos problèmes sur la table pour qu'on les résolve tous ensemble. Eh bien, merci à tous ceux qui nous écoutent de nous avoir accompagnés dans cette plongée fascinante au cœur de l'esprit d'un vrai monarque de la science.

  180. Intervenant 2

    Merci à vous. C'était un plaisir.

  181. Intervenant 1

    Continuez à être curieux, n'ayez jamais peur d'explorer la forêt en sortant des grands sentiers battus et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle plongée dans nos sources. Salut tout le monde !

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