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14 févr. 2022 · 20 min

Points sur une sphère : quand les solides réguliers échouent

L’épisode teste les répartitions les plus intuitives, des premiers points aux solides réguliers, puis découvre pourquoi certaines cessent d’être optimales.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à tous pour cette nouvelle édition, le podcast du magazine Tangente. Et pour commencer, aujourd'hui, on va faire une petite expérience de pensée.

  2. Intervenant 2

    Oh, une expérience de pensée. Super, je suis prête.

  3. Intervenant 1

    Ouais, alors imagine cinq dictateurs, des dictateurs complètement mégalomane.

  4. Intervenant 2

    D'accord, je visualise bien le genre.

  5. Intervenant 1

    Voilà. Et ces cinq tyrans se détestent tous cordialement. Mais vraiment, ils ne peuvent pas se voir en peinture.

  6. Intervenant 2

    Ambiance sympathique.

  7. Intervenant 1

    Très. Et en fait, ils se retrouvent coincés sur une toute petite planète parfaitement sphérique.

  8. Intervenant 2

    D'accord, un cauchemar logistique pour la paix mondiale.

  9. Intervenant 1

    C'est exactement ça. Et leur objectif, il est super simple. Ils veulent planter leur drapeau le plus loin possible de tous les autres.

  10. Intervenant 2

    Pour maximiser leur propre territoire, du coup ?

  11. Intervenant 1

    Exactement, sans aucune friction aux frontières. Et donc, la question qu'on pose à ceux qui nous écoutent aujourd'hui, c'est comment vont-ils se répartir sur cette sphérie ?

  12. Intervenant 2

    C'est là que ça devient fascinant. Parce que la réponse à cette question qui a l'air presque enfantine, c'est un véritable gouffre.

  13. Intervenant 1

    Un gouffre mathématique, oui.

  14. Intervenant 2

    C'est ça. C'est un casse-tête d'optimisation géométrique non linéaire qui rend fous les mathématiciens depuis un bon siècle.

  15. Intervenant 1

    Ah ça c'est clair. C'est l'architype du problème géométrique parfait. On l'énonce en une phrase, n'importe qui peut le visualiser en 5 secondes dans sa tête.

  16. Intervenant 2

    Mais derrière, la résolution défie presque toute notre intuition.

  17. Intervenant 1

    Ouais, c'est fou. Alors, historiquement, on l'appelle le problème de Thames, c'est bien ça ?

  18. Intervenant 2

    Tout à fait. Ça vient du botaniste néerlandais Peter Mercus Lambertus Thames. Et en 1930, il ne regardait pas Tictateur imaginaire, lui.

  19. Intervenant 1

    J'imagine que non. Il regardait quoi, du coup ?

  20. Intervenant 2

    Il observait des grains de pollen au microscope. En fait, il s'est demandé comment les pores se répartissaient à la surface d'un grain sphérique.

  21. Intervenant 1

    Ah, donc la biologie cherchait l'optimisation spatiale maximale, tout comme nos géomètres aujourd'hui.

  22. Intervenant 2

    Exactement. La nature essaye d'espacer ses ports le plus possible. Et ce qui est merveilleux, c'est que des esprits ultra-brillants s'y sont cassés les dents.

  23. Intervenant 1

    Tu parles de qui, là ?

  24. Intervenant 2

    Des grands noms, hein ? Le Hongrois Laszlo Fejestov, le Néerlandais Bartel Leander van der Varden.

  25. Intervenant 1

    Connu pour son traité d'algèbre, d'ailleurs.

  26. Intervenant 2

    Ouais, c'est ça. Il y a aussi le britannique Harold Scott MacDonald Coxeter et le français Marcel Berger. Ils ont tous cherché une formule globale.

  27. Intervenant 1

    Et, alerte spoiler pour notre audience, il n'y a pas de formule magique universelle ?

  28. Intervenant 2

    Non, c'est ça le pire.

  29. Intervenant 1

    Rien du tout. Du coup, puisqu'il n'y a pas d'équation miracle qui nous donnerait la réponse pour, disons, n points, la méthode la plus élégante, c'est d'y aller à tâtons.

  30. Intervenant 2

    De construire notre intuition pas à pas,

  31. Intervenant 1

    ouais. Voilà. On va tester avec des petits nombres pour voir comment la géométrie se déploie. Et je suis sûr que notre instinct humain va suffire au début.

  32. Intervenant 2

    Oh, au début, oui. C'est même assez flatteur pour l'ego.

  33. Intervenant 1

    Bah oui. Si on prend deux points par exemple, l'évidence nous frappe, on les met aux antipodes.

  34. Intervenant 2

    Le pôle nord et le pôle sud.

  35. Intervenant 1

    Exactement. Impossible de faire plus éloigné.

  36. Intervenant 2

    La distance est maximale, on est bon.

  37. Intervenant 1

    Et pour trois points, la logique suit son cours, non ? Moi je dirais un triangle équilatéral.

  38. Intervenant 2

    C'est ça. La configuration optimale, c'est de les placer sur les sommets d'un triangle équilatéral parfait.

  39. Intervenant 1

    Inscrit sur l'équateur de notre sphère par exemple.

  40. Intervenant 2

    Ouais, on répartit les trois points à 120 degrés les uns des autres sur un grand cercle. Jusqu'ici, notre intuition spatiale est reine.

  41. Intervenant 1

    Et franchement, on a grave envie de continuer sur cette lancée. On passe en trois dimensions, on arrive à quatre points.

  42. Intervenant 2

    Et là, mathématiquement, on entre dans le domaine des solides de Platon.

  43. Intervenant 1

    Les fameux polyèdres réguliers. Donc pour quatre points, c'est le tétraèdre régulier, non ? Une belle pyramide à base triangulaire ?

  44. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Tous les points sont équidistants. La perfection absolue.

  45. Intervenant 1

    Et si on passe à six points, je parie sur l'octahèdre régulier ?

  46. Intervenant 2

    Gagné ! On imagine deux pyramides à bases carrées collées par leurs bases, avec un point sur chaque sommet.

  47. Intervenant 1

    D'accord, d'accord. Et pour douze points ? Allez, je tente l'icosaèdre régulier. Cette forme sublime à vingt faces triangulaires.

  48. Intervenant 2

    C'est un sans-foutre ! Tout cela a d'ailleurs été prouvé de manière très rigoureuse par Fégestot en 1943.

  49. Intervenant 1

    Ah, c'est fantastique ça ! Parce que ça flatte vraiment notre esprit. On se dit que la géométrie est un fleuve tranquille et que la symétrie absolue, c'est la réponse universelle à l'optimisation.

  50. Intervenant 2

    C'est une conclusion ultra tentante. Notre cerveau est littéralement câblé pour chercher l'élégance et la régularité, tu vois. Ouais,

  51. Intervenant 1

    on adore quand c'est rangé et

  52. Intervenant 2

    symétrique. Exactement. Et quand on voit le tétraèbre, l'octaèdre ou l'icosaèdre résoudre le problème, on théorise tout de suite que la perfection symétrique est le but ultime de la nature.

  53. Intervenant 1

    C'est évident.

  54. Intervenant 2

    Sauf que, et c'est là que ça devient vraiment intéressant, c'est précisément là que la géométrie va nous tendre un piège redoutable.

  55. Intervenant 1

    Ah, le fameux piège ?

  56. Intervenant 2

    L'illusion de la symétrie.

  57. Intervenant 1

    D'accord. Et c'est pour ça que j'ai volontairement sauté un chiffre tout à l'heure, non ? On a parlé de 4 puis de 6.

  58. Intervenant 2

    Oui, tu as très habilement évité le 5.

  59. Intervenant 1

    Bah oui. Que se passe-t-il pour 5 points ? L'intuition nous hurle qu'il doit exister une forme symétrique inédite, un bel équilibre subtil qu'on ne connaît pas encore.

  60. Intervenant 2

    Eh ben, contre toute attente, la meilleure façon absolue de répartir 5 points, la plus optimale, c'est de prendre la solution pour 6 points, l'octahèdre, et d'en imputer un sommet.

  61. Intervenant 1

    Attends, quoi ? On a donc une forme de 6, on ampute un point et c'est tout ? On le supprime

  62. Intervenant 2

    purement et simplement.

  63. Intervenant 1

    Mais attends, ça laisse un immense espace vide géant d'un côté de la sphère, non ?

  64. Intervenant 2

    Exactement. On a, disons, un point au pôle nord, quatre points répartis sur l'équateur et le pôle sud est totalement vide. Une immensité désespérément vierge.

  65. Intervenant 1

    Ce n'est absolument pas symétrique. On doit pouvoir faire mieux. C'est absurde au premier regard.

  66. Intervenant 2

    Et pourtant, c'est la vérité mathématique.

  67. Intervenant 1

    Mais n'importe qui, moi le premier, se dirait s'il y a un vide immense au pôle Sud, faisons glisser les points vers le bas. Les dictateurs vont s'étaler dans cet espace libre pour s'éloigner encore plus.

  68. Intervenant 2

    Ça paraît logique, mais quand on analyse la mécanique géométrique des tensions, on comprend vite le problème.

  69. Intervenant 1

    Ah

  70. Intervenant 2

    ouais ? Lequel ?

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