
31 mars 2017 · 24 min
Art concret : comment géométrie et lumière piègent l’œil
Dans cet épisode audio, suivez les œuvres de Mouans-Sartoux pour saisir comment formes, couleurs, lumière et hasard font hésiter le regard.
Collections de cet épisode (4)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravi de vous retrouver aujourd'hui pour une nouvelle exploration d'aujourd'hui et je suis évidemment accompagné par notre spécialiste.
Intervenant 2
Bonjour tout le monde. Oui, ravi d'être là. On a vraiment un sujet fascinant pour s'être plongé au cœur de nos sources.
Intervenant 1
Absolument. Alors, pour commencer, je voudrais qu'on fasse une petite expérience de pensée.
Intervenant 2
D'accord, je vous écoute.
Intervenant 1
Si je vous demande, là, tout de suite, d'imaginer une peinture qui représente un chêne, un grand chêne majestueux, avec chaque feuille qui est minutieusement détaillée, l'écorce un peu rugueuse, la lumière qui passe à travers les branches. Bref, une peinture hyper réaliste.
Intervenant 2
C'est ce qu'on appelle de l'art figuratif.
Intervenant 1
Voilà. Et spontanément, on a envie de dire que c'est du concret. C'est tangible, ça représente le monde réel.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Mais à l'inverse, si je vous dis de visualiser juste une simple ligne rouge, parfaitement droite, tracée sur une toile toute blanche.
Intervenant 2
Là, on est dans l'abstrait.
Intervenant 1
C'est ça. Le réflexe, c'est de dire « ça, c'est de l'art abstrait ». Eh bien, préparez-vous, parce que notre exploration d'aujourd'hui va faire un véritable renversement de perspective. Pendant près d'un siècle, il y a tout un pan de l'histoire de l'art, et des mathématiques d'ailleurs, qui a su de nu que nous avions tout faux.
Intervenant 2
Oui, c'est même assez radical. Le peintre d'avant-garde Théo van Duxburg l'a d'ailleurs très bien résumé.
Intervenant 1
Oui, la fameuse citation.
Intervenant 2
C'est ça. Il a cette phrase qui agit comme un vrai électrochoc intellectuel. Il disait « rien n'est plus concret, plus réel qu'une ligne, qu'une couleur, qu'une surface ».
Intervenant 1
C'est fou de dire ça.
Intervenant 2
Pour lui, peindre un arbre, en fait, c'est créer une illusion. C'est un mensonge sur une toile plane. Parce que ce n'est pas un vrai arbre. Vous voyez ?
Intervenant 1
Oui, c'est une représentation. C'est de la triche, en quelque sorte.
Intervenant 2
Exactement. En revanche, une ligne géométrique, elle, n'imite rien du tout. Elle ne fait pas semblant d'être autre chose. Elle existe pour elle-même. Et donc, selon cette logique, elle est la réalité brute. La ligne est concrète.
Intervenant 1
Et ça, ça renverse complètement notre vocabulaire habituel. Enfin, je veux dire, l'art abstrait géométrique devient paradoxalement la chose la plus objective et la plus concrète du monde.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Et c'est précisément le fil rouge de notre discussion. Nos sources nous invitent à explorer cette tension, cette tension permanente entre la perfection mathématique et notre monde physique. Et ce qui est génial, c'est que ça prend la forme d'un lieu bien réel.
Intervenant 2
Oui, un lieu assez surprenant d'ailleurs.
Intervenant 1
C'est le moins qu'on puisse dire. Alors, imaginez, on est dans le sud de la France, les Alpes-Maritimes.
Intervenant 2
Très beau coin.
Intervenant 1
Magnifique. On est dans la commune de Moinsartout. Et là, au beau milieu d'une nature méditerranéenne vraiment luxuriante, le genre de paysage qui a inspiré des dizaines de peintres figuratifs, eh bien, il y a un bâtiment qui déchire complètement le paysage.
Intervenant 2
Un énorme cube vert.
Intervenant 1
Voilà, un cube strictement géométrique d'un verpomme hyper éclatant. C'est presque un ovni dans le paysage.
Intervenant 2
Et ce cube verpomme, il a été dessiné par l'architecte Marc Barrani et il abrite ce qu'on appelle l'espace de l'art concret.
Intervenant 1
C'est ça.
Intervenant 2
Et sa genèse, d'après nos sources, elle est assez savoureuse parce que c'est vraiment la collision inattendue entre deux mondes qui n'auraient jamais dû se croiser.
Intervenant 1
Ouais, racontez-nous ça parce que c'est une belle histoire.
Intervenant 2
On a Gottfried Honegger, qui était un artiste et un collectionneur suisse d'envergure vraiment internationale.
Intervenant 1
Donc la rencontre d'un prof de maths et d'un artiste suisse avant-gardiste.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
On dirait presque, je ne sais pas, le point de départ d'une blague ou d'une expérience scientifique.
Intervenant 2
Mais le résultat est très sérieux. Le résultat de cette drôle d'équation, c'est que Honegger et son épouse, Sybille Albers, ont fait don à l'État français d'une collection faramineuse. On parle de 400 œuvres d'art.
Intervenant 1
C'est énorme ! 400 œuvres ?
Intervenant 2
Oui. Et le maire mathématicien, il leur a offert cet écran sur mesure, ce fameux cube.
Intervenant 1
Et ce qui est fascinant, c'est que quand on plonge dans les œuvres de cette collection, on comprend très vite que les mathématiques n'y sont pas du tout un simple outil de décoration. Ce n'est pas juste pour faire joli.
Intervenant 2
Ah non, c'est vraiment le sujet principal, c'est le cœur du
Intervenant 1
propos. C'est la matière
Intervenant 2
première. Dès la première salle de l'exposition, on est frappé par cette volonté acharnée de capturer des vérités mathématiques pures pour les rendre tangibles. Par exemple, prenez l'artiste suisse Max Bill.
Intervenant 1
Oui, Max Bill.
Intervenant 2
Ses toiles, elles sont construites sur des rapports de surface et des alignements qui sont calculés, mais vraiment au millimètre près.
Intervenant 1
Oui, nos notes détaillent justement l'une de ses œuvres emblématiques qui s'appelle « Deux zones, claires et sombres ». Et visuellement, pour essayer de décrire ça à ceux qui nous écoutent, on est face à une surface qui est divisée, très structurée par la géométrie. Et l'objectif de Max Bill ici, c'est de rendre visible un concept mathématique. Un concept qui, d'ailleurs, donne des sueurs froides aux étudiants depuis l'Antiquité.
Intervenant 2
Je vois très bien de quoi vous parlez.
Intervenant 1
L'irrationalité de la racine carrée de
Intervenant 2
2.
Intervenant 1
Sauf que là, la question qu'on peut se poser, c'est comment une peinture immobile, avec de la peinture sur une toile, peut-elle représenter un nombre irrationnel ? Enfin, un nombre dont les décimales ne s'arrêtent
Intervenant 2
jamais. C'est tout le génie de cette composition en fait. Visuellement, il faut imaginer un carré parfait.
Intervenant 1
D'accord, un carré.
Intervenant 2
Si vous tracez une diagonale qui relie deux angles opposés de ce carré, et que l'on dit que les côtés du carré mesurent 1...
Intervenant 1
Une unité, oui.
Intervenant 2
Voilà, une unité. Eh bien, la longueur de cette fameuse diagonale, c'est très exactement la racine carrée de 2. Et les mathématiciens grecs, à l'époque, ils ont découvert, avec un certain effroi d'ailleurs...
Intervenant 1
Oui, ça remettait tout en cause.
Intervenant 2
C'est ça. Ils ont découvert que cette longueur ne pouvait absolument pas s'exprimer sous la forme d'une fraction simple. C'est une grandeur infinie, du moins dans sa précision numérique.
Intervenant 1
Elle échappe complètement à notre rationalité arithmétique.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Mais ça, ça me ramène directement à Platon, en fait. Le fameux dialogue du Ménon.
Intervenant 2
Ah oui, oui, bien sûr.
Intervenant 1
Vous savez qu'en Socrate, il fait venir un jeune esclave qui ne connaît rien aux mathématiques. Oui. Et il lui demande de doubler la surface d'un carré. Et l'instinct humain, naturel, nous dit de doubler la longueur des côtés.
Intervenant 2
Sauf que si on fait ça,
Intervenant 1
on se retrouve avec un carré qui est quatre fois plus grand et pas deux fois.
Intervenant 2
Exactement. Et la vraie solution physique, la solution concrète, c'est justement de construire le nouveau carré à partir de cette fameuse diagonale.
Intervenant 1
À partir de la racine carrée de 2. Et c'est là que Max Bill est très fort. Il utilise l'espace physique de sa toile pour rejouer cette démonstration mathématique.
Intervenant 2
Oui, ils jouent sur les contrastes entre la zone claire et la zone sombre.
Intervenant 1
C'est ça. Et en faisant ça, en fait, ils forcent notre regard à suivre des proportions qui mettent en scène cette diagonale irrationnelle. C'est-à-dire qu'il prend un nombre qui est insaisissable, mathématiquement, ce truc infini, et il l'enferme dans un espace fini, un truc qui est accroché au mur, avec un cadre.
Intervenant 2
Le concept abstrait devient une expérience visuelle immédiate.
Intervenant 1
Et ça, c'est beau. Mais là où ça devient vraiment pervers, et je dis ça avec beaucoup d'admiration...
Intervenant 2
Je me doute.
Intervenant 1
Là où c'est pervers, c'est quand cette rigueur géométrique absolue, elle est utilisée non pas pour nous montrer la vérité mathématique, mais pour pirater notre cerveau en fait.
Intervenant 2
Ah, vous pensez à Joseph Albers,
Intervenant 1
non ? Exactement. Un autre géant qui est exposé dans cette même salle de l'espace de l'art concret, lui aussi, il utilise des lignées droites, il utilise des carrés très stricts, mais son intention à lui, elle est radicalement différente.
Intervenant 2
Oui, parce qu'Albert, ce n'est pas qu'un géomètre, c'est vraiment un maître de la psychologie de la perception. Nos sources mentionnent l'une de ces toiles présentes dans la collection, qui s'intitule Far Off, Study for Homage to the Square.
Intervenant 1
Une étude pour l'hommage au carré.
Intervenant 2
C'est ça. Et pour visualiser l'œuvre, c'est assez simple. Il faut se représenter une sorte de cible. Mais au lieu d'avoir des cercles, ce sont uniquement des carrés qui sont emboîtés les uns dans les autres.
Intervenant 1
D'accord. Mais ce n'est pas juste un petit exercice de symétrie banale.
Intervenant 2
Non, pas du tout. Le secret de cette œuvre, il réside dans le choix, on pourrait dire, le choix clinique des couleurs.
Intervenant 1
Ouais, c'est vraiment de la couleur calculée.
Intervenant 2
Les teintes de ces différents carrés concentriques, elles sont sélectionnées avec une telle précision mathématique que les limites entre les formes, on a l'impression qu'elles se mettent à vibrer.
Intervenant 1
Oui, c'est perturbant. Le carré central, d'après nos notes, c'est le plus pâle de la composition. Et ce qui se passe, c'est qu'il perd presque ses contours en fait. Il flotte. Ils flottent en lévitation, à quelques centimètres de la surface.
Intervenant 2
Et c'est parce que l'œil, notre œil, cherche à faire la mise au point sur une surface qui est physiquement plate. Mais les rapports mathématiques entre les fréquences lumineuses, les couleurs donc, forcent notre cerveau à interpréter de la profondeur.
Intervenant 1
À voir du relief là où il n'y en a pas.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Mais je ne sais pas si vous réalisez l'ironie monumentale de ce truc.
Intervenant 2
Comment ça ?
Intervenant 1
Au début de notre exploration, on disait que l'art concret voulait éliminer toute illusion.
Intervenant 2
Ah oui, c'est vrai !
Intervenant 1
On disait qu'on rejette la peinture de paysages parce que c'est un faux arbre. On veut de la vérité, on veut de l'objectif pur, de la géométrie mesurable, concrète. Et au final, que font Halberz et ses pairs avec ces outils parfaits ? Ils créent des illusions d'optique, des œuvres où c'est notre propre vision qui nous ment.
Intervenant 2
C'est vrai que c'est paradoxal.
Intervenant 1
Mais c'est
Intervenant 2
justement ce paradoxe qui est le moteur même de ce courant artistique. Ce contrôle maniaque, presque obsessionnel, de chaque millimètre et de chaque nuance chromatique aboutit, de façon totalement délibérée, à une perte de repère pour le spectateur.
Intervenant 1
Ce qui m'amène d'ailleurs à une réflexion presque opposée.
Intervenant 2
Allez-y.
Intervenant 1
Si un contrôle total permet de créer des illusions parfaites, que se passe-t-il si un artiste décide, au contraire, de complètement lâcher les commandes ?
Intervenant 2
Oula, le hasard !
Intervenant 1
Voilà. Si au lieu de calculer chaque petite nuance, chaque millimètre, il laissait les mathématiques du chaos prendre le relais, est-ce que l'art s'effondre ou est-ce qu'il devient autre chose ?
Intervenant 2
Eh bien, cette interrogation, elle nous mène tout droit au travail de François Morlaix. C'est une autre figure vraiment incontournable de cet espace à Montsartout. Morlaix, lui, il introduit un élément qui, sur le papier, semble totalement hérétique dans un sanctuaire dédié à la géométrie rigoureuse.
Intervenant 1
Le hasard, donc ?
Intervenant 2
Le hasard, oui.
Intervenant 1
Alors justement, j'ai le nez sur nos sources concernant l'une de ses œuvres, qui s'intitule « 10 lignes au hasard ». Visuellement, on a un espace défini, une toile, traversée par 10 droites. Sauf que là, franchement, mon esprit critique s'allume immédiatement.
Intervenant 2
Pourquoi
Intervenant 1
donc ? Regardant bien l'œuvre, on voit que 4 de ces 10 lignes convergent de manière très très précise. Elles forment un faisceau. C'est presque comme un cône de lumière de projecteur.
Intervenant 2
Oui, on le voit bien.
Intervenant 1
Et là, moi, j'ai envie de poser un énorme veto mathématique.
Intervenant 2
Je sens que vous allez nous parler de probabilités, vous.
Intervenant 1
Mais complètement ! Si on tire réellement dix lignes à l'aveugle, de manière purement stochastique, purement aléatoire, quelles sont les chances réelles pour que quatre d'entre elles s'organisent spontanément pour créer une forme aussi structurée ?
Intervenant 2
Elles sont très faibles.
Intervenant 1
C'est comme si, enfin, c'est comme si je vous annonçais que j'avais jeté deux dés au hasard pour créer une sculpture. Et qu'en creusant un peu, on découvre que oui, j'ai bien lancé les dés au hasard, mais que je les ai lancés des centaines de fois toute la journée et que je n'ai gardé que la photo de mon unique double 6 parfait.
Intervenant 2
Oui, je vois très bien. Et c'est d'ailleurs le grand reproche, en tout cas le grand débat qui tourne autour de la méthode de Morlaix.
Intervenant 1
Est-ce que c'est du vrai hasard ?
Intervenant 2
C'est ça. Le hasard est-il un simple outil de génération d'idées que l'artiste vient ensuite filtrer selon ses propres critères esthétiques ? Parce que, comme vous dites, si l'on sélectionne le hasard après coup...
Intervenant 1
S'agit-il encore de hasard ? C'est l'artiste qui reprend le contrôle par la porte de derrière, en fait. L'esthétique humaine vient dompter la probabilité mathématique.
Intervenant 2
C'est indéniable. Il y a un tri. Mais le point crucial que soulèvent nos documents aujourd'hui, c'est l'effet qui est produit sur celui qui regarde. Au fond, peu importe qu'il s'agisse d'un heureux accident probabiliste ou d'un tirage trié sur le volet par l'artiste, l'œuvre finale, elle dégage une harmonie qui est singulière. Le spectateur se retrouve face à ces dix lignes et son cerveau, c'est naturel, essaie d'y trouver un ordre, une intention cachée. L'harmonie, elle naît justement de cette hésitation permanente entre le chaos total et la structure.
Intervenant 1
D'accord. L'harmonie est dans le doute du spectateur.
Intervenant 2
Voilà. Et d'ailleurs, Morellet ne se contente pas d'installer une sorte d'incertitude mentale. Il va plus loin.
Intervenant 1
Comment ça ?
Intervenant 2
Il exige une véritable implication physique du spectateur. Il a longuement théorisé ce qu'il appelle la participation du spectateur. Pour lui, on ne peut absolument pas rester planté passivement devant ses œuvres.
Intervenant 1
Ah oui, et le meilleur exemple qui est présent dans la collection, c'est sans doute sa sculpture Sphère Trame.
Intervenant 2
Oui, tout à fait.
Intervenant 1
C'est une pièce assez phénoménale. Alors, imaginez un globe. Mais au lieu d'être plein, comme une boule de bowling, ce globe est entièrement constitué d'un treillage en acier inoxydable.
Intervenant 2
C'est une structure très ajourée.
Intervenant 1
Ouais. Pour visualiser, pensez à un œuf dur. Un œuf dur ? Oui, un œuf dur qu'on aurait passé dans un coupe-œuf. Vous voyez, avec les fils métalliques...
Intervenant 2
Ah oui, d'accord, je vois l'idée.
Intervenant 1
On le passe d'abord dans un sens, ça crée des plans parallèles, et puis on le tourne, on le passe dans un sens perpendiculaire. Et à la fin, on a créé une sorte de grille tridimensionnelle très complexe.
Intervenant 2
Eh bien, l'expérience mathématique ici, sur cette sphère de Morlaix, elle repose entièrement sur la géométrie projective et sur des interférences lumineuses.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
C'est-à-dire que si vous restez immobile devant la sculpture, vous voyez une structure statique, il y a des zones qui vous paraissent denses et d'autres plus transparentes, selon la façon dont le métal s'aligne devant vos yeux.
Intervenant 1
Oui, logique.
Intervenant 2
Mais, et c'est là que c'est génial, dès que vous faites un petit pas de côté, L'œuvre mute complètement sous nos yeux.
Intervenant 1
Exactement.
Intervenant 2
Les plans métalliques se superposent différemment sur votre rétine.
Intervenant 1
C'est l'effet de moiré. Les motifs géométriques s'alignent, se croisent, se décroisent, selon notre angle de vue, selon la lumière ambiante dans la pièce.
Intervenant 2
La sculpture, elle délègue littéralement une partie de sa forme au mouvement du visiteur. L'espace mathématique n'existe pas en soi, il est activé par le corps humain.
Intervenant 1
C'est fort. On est vraiment à des années-lumière de l'image cliché qu'on peut avoir d'un art géométrique qui serait froid, distant ou purement intellectuel.
Intervenant 2
Ah oui, l'œuvre a besoin du spectateur pour exister pleinement avec toutes ses variations.
Intervenant 1
C'est une belle invitation. Morlaix nous invite gentiment à bouger pour comprendre les règles mathématiques de son œuvre.
Intervenant 2
Oui, c'est bienveillant.
Intervenant 1
Mais on va voir que d'autres artistes utilisent cette même interactivité, cette même envie de nous faire chercher, mais pour nous tendre des pièges intellectuels redoutables.
Intervenant 2
Oui, là on change de registre.
Intervenant 1
Qu'est-ce qu'on fait face à une œuvre qui nous donne des indices géométriques très précis ? Vraiment comme une carte au trésor mathématique, mais qui s'avère être des mensonges éhontés.
Intervenant 2
Là, on entre clairement sur le territoire des frères Rabinowitz.
Intervenant 1
Ouf, les frères Rabinowitz !
Intervenant 2
Et d'ailleurs, leur démarche, elle commence par une confusion presque humoristique sur leur propre identité en tant que créateurs, bien avant l'œuvre elle-même.
Intervenant 1
Oui, l'anecdote dans nos sources est géniale. David et Royden Rabinowitz, ce sont des frères jumeaux, nés en 1943. Ils pensent et ils conçoivent souvent leurs œuvres ensemble, dans le même atelier.
Intervenant 2
Sauf que...
Intervenant 1
Sauf que, quand vient le moment d'apposer une signature sur une sculpture terminée, ils le font parfois séparément, chacun de leur côté.
Intervenant 2
Ce qui donne, j'imagine, des sueurs froides aux conservateurs de musées.
Intervenant 1
Mais complètement, ouais. Parce qu'on se retrouve avec des pièces visuellement identiques dans le monde, signées tantôt par l'un, tantôt par l'autre.
Intervenant 2
Quelle casse-tête !
Intervenant 1
Justement, l'espace de l'art concret abrite l'une de ces fameuses sculptures qui est crédité ici à David Rabinovitch. Son titre original anglais, c'est « Conical plane in four masses and two scales ».
Intervenant 2
Un plan conique en quatre masses et deux échelles. Rien que le titre, ça annonce la couleur.
Intervenant 1
On dirait l'intitulé d'une thèse de doctorat en topologie.
Intervenant 2
C'est ça. Et visuellement, l'œuvre a absolument tout pour attirer l'œil d'un passionné de géométrie.
Intervenant 1
Alors, décrivons-la avec soin parce que le diable se cache vraiment dans les détails sur ce coup-là.
Intervenant 2
Je vous en prie.
Intervenant 1
Nous sommes face à un plan métallique en forme d'ellipse.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Oui, une belle ellipse posée au sol. Sur cette surface, il y a des droites qui sont gravées dans la matière. Et on observe également des tout petits trous qui sont percés à même le matériau, de façon un peu éparse. Et quand j'ai parcouru nos sources et que j'ai découvert cette configuration, donc des droites sécantes qui sont inscrites à l'intérieur d'une ellipse, il y a mon cerveau qui a fait tilt immédiatement. Pour n'importe quel amateur de mathématiques, c'est un réflexe quasi pavlovien. On pense tout de suite à l'hexagramme mystique de Blaise Pascal.
Intervenant 2
Ah, le fameux théorème de Pascal en géométrie projective.
Intervenant 1
Oui, c'est l'un des théorèmes les plus élégants qui soient.
Intervenant 2
C'est vrai.
Intervenant 1
Il faut vraiment qu'on explique à nos auditeurs pourquoi c'est si beau. Parce que c'est de la pure poésie mathématique.
Intervenant 2
Je vous laisse faire, c'est votre moment.
Intervenant 1
Ah si. Alors, imaginez que vous tracez une courbe fermée. Bon, disons une ellipse, comme sur l'œuvre.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Sur cette courbe, vous plaissez six points, mais alors totalement au hasard, n'importe où sur la ligne de l'ellipse. Ensuite, vous reliez ces six points par des droites pour former une sorte de polygone croisé avec six côtés.
Intervenant 2
Donc on a un hexagramme plus ou moins déformé puisqu'il est fait au hasard.
Intervenant 1
Exactement. Eh bien, Pascal a démontré que si vous prolongez les côtés opposés de cette figure aléatoire, devinez quoi ? Leurs points d'intersection s'aligneront toujours, invariablement, parfaitement, sur une seule et même ligne droite.
Intervenant 2
C'est toujours assez magique.
Intervenant 1
C'est fou. Trouver une ligne droite parfaite, un ordre absolu, qui est caché au sein de points jetés complètement au hasard sur une courbe. C'est comme déchiffrer un code secret de l'univers géométrique.
Intervenant 2
Et c'est la boutée de l'ordre qui émerge de l'arbitraire. Et du coup, on comprend très bien pourquoi, face à l'ellipse et aux lignes gravées de Rabinovitch, le cerveau du visiteur un peu éduqué y projette instantanément ce théorème.
Intervenant 1
Exactement. Le spectateur se dit « Ah ! J'ai compris l'énigme ! » Il se sent intelligent. Il pense vraiment avoir percé la clé de voûte de la sculpture.
Intervenant 2
Sauf que ce pauvre spectateur se fait royalement berner.
Intervenant 1
Ah mais totalement ! L'artiste a construit un piège sur mesure !
Intervenant 2
Un piège vraiment redoutable. Parce que si l'on s'arrête deux secondes de s'émerveiller, et qu'on commence à compter froidement ce qu'on a sous les yeux...
Intervenant 1
Oui, faisons-le.
Intervenant 2
Eh bien, la réalité géométrique de l'œuvre s'effondre. Pour construire l'hexagramme de Pascal dont vous venez de parler, il faut six lignes, c'est incontournable !
Intervenant 1
Oui.
Intervenant 2
Sauf que la sculpture de Rabinovics n'en comporte que trois.
Intervenant 1
Trois.
Intervenant 2
Trois malheureuses lignes.
Intervenant 1
Notre cerveau, parce qu'il a très envie d'y croire, il en a presque fantasmé trois autres par pur désir de voir la belle règle mathématique s'appliquer.
Intervenant 2
C'est de la psychologie, oui. Les petits trous percés sur la surface, ils brouillent encore plus les pistes. Parce que quand on regarde bien, ils ne correspondent même pas aux intersections logiques de ces droites.
Intervenant 1
C'est une fausse piste délibérée, c'est machiavélique.
Intervenant 2
Totalement. Et la subversion chez Rabinowitz, elle va jusqu'au titre lui-même. Reprenons-le ce titre. C'est un titre qui est clinique, très prescriptif,
Intervenant 1
Oui, ils nous donnent des instructions. Ils nous intiment l'ordre de chercher ces éléments dans la matière. Alors, en bon visiteur discipliné que je suis, je scrute la sculpture, je cherche les quatre masses. Bon, honnêtement, en forçant un peu l'interprétation, en regardant les différents volumes de l'ellipse, les plaques, on peut imaginer les repérer.
Intervenant 2
Admettons pour les masses.
Intervenant 1
Mais les deux échelles ? Les two scales ? J'ai eu beau inspecter chaque trou de nos documents, croiser les photos, vérifier chaque intersection de lignes, calculer les proportions, il n'y a aucune échelle mesurable. Où est-ce qu'elles sont cachées ?
Intervenant 2
Bah nulle part en fait.
Intervenant 1
Nulle part ?
Intervenant 2
Nulle part. C'est la chute de cette brillante blague intellectuelle. Le titre n'a aucune fonction descriptive. Il n'est absolument pas là pour éclairer la sculpture. Il est là uniquement pour piéger l'esprit analytique. L'artiste utilise un vocabulaire mathématique de haute précision, vraiment comme un appât, uniquement pour nous égarer au milieu de cette surface plane.
Intervenant 1
C'est vertigineux. C'est vraiment un jeu du chat et de la souris, mais où le mathématicien est la souris. Et en y repensant, ça résume tellement bien tout notre parcours au sein de cet espace de l'art concret à Moinsartout.
Intervenant 2
Oui, c'est vrai que le trajet qu'on a fait aujourd'hui est au final très cohérent dans ses contradictions.
Intervenant 1
Ben oui, regardez, nous sommes partis d'une volonté farouche de contrôle avec Max Bill, le type qui est capable d'enfermer l'infini de la racine carrée de 2 dans les proportions d'un tableau peint.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Ensuite, on a vu Joseph Albers, qui utilise exactement ce même contrôle rigoureux de la géométrie et de la couleur pour générer des illusions d'optique impossibles.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Puis François Morlaix, qui nous a montré qu'en filtrant le hasard et en nous obligeant à tourner autour de cette sphère de métal, l'incertitude pouvait devenir une forme de géométrie vivante. Et là, on termine avec les frères Rabinowitz, qui transforment purement et simplement la rationalité mathématique en une énigme insoluble. C'est un pur labyrinthe pour l'esprit.
Intervenant 2
Je trouve que ça pulvérise définitivement l'idée reçue, qui est assez courante d'ailleurs, selon laquelle l'art concret serait quelque chose de froid, de purement décoratif ou d'académique.
Intervenant 1
Complètement.
Intervenant 2
Au contraire, c'est un art qui attaque nos certitudes, qui manipule notre perception et qui joue avec notre propre logique interne.
Intervenant 1
Ce qui m'amène d'ailleurs à une réflexion finale vraiment stimulante. Et je trouve qu'elle traverse toutes ses œuvres, mais tout particulièrement celle de Rabinovitch dont on vient de parler.
Intervenant 2
Quelle réflexion,
Intervenant 1
Hélène ? Eh bien, on a beaucoup parlé des formes aujourd'hui. On a parlé des droites, des carrés, des ellipses. Mais au fond, le véritable outil de manipulation de ces artistes, ce n'est pas la géométrie.
Intervenant 2
C'est quoi alors ?
Intervenant 1
C'est le langage.
Intervenant 2
Ah, les mots.
Intervenant 1
Les mots. Le titre d'une œuvre. Souvent, quand on va dans un musée d'art contemporain et qu'on se retrouve face à une œuvre abstraite, on est un peu perdu. Et le visiteur, qu'est-ce qu'il fait ? Il se raccroche au petit cartel en plastique qui est collé sur le mur.
Intervenant 2
Oui, on cherche l'explication.
Intervenant 1
Le titre, c'est sa bouée de sauvetage. Mais ici, dans l'art concret, les artistes utilisent un vocabulaire mathématique qui est autoritaire, pré-scientifique. Ils nous parlent de ligne aux arts, de masse, d'échelle, de racine carrée. Mais c'est pour désigner des objets qui subvertissent ces mêmes concepts.
Intervenant 2
Qui pose, au final, une question fondamentale sur la nature de l'œuvre d'art elle-même. La véritable création. Est-ce que c'est la sculpture en métal qui est posée là, ou la toile peinte ? Ou est-ce que c'est la confusion ? Vous savez, ce petit court-circule intellectuel qui se produit dans le cerveau du spectateur, pile au moment où il réalise que le titre mathématique et la réalité physique se contredisent.
Intervenant 1
L'œuvre d'art, ce serait le bug dans notre matrice analytique en fait.
Intervenant 2
C'est une belle façon de
Intervenant 1
le dire. C'est une pensée vraiment fascinante à garder en tête, je trouve. À nos auditeurs, c'est aussi. La prochaine fois que vous croiserez une figure géométrique dans un musée, ou même, s'étant jamais simplement un énorme cube vert pomme au détour d'une route provençale, ne cherchez pas immédiatement la solution de l'équation. Demandez-vous plutôt si l'artiste essaye de vous enseigner une loi universelle parfaite, ou s'il a méthodiquement planifié de la briser sous vos yeux, juste pour le plaisir sadique de vous voir chercher la pièce manquante.
Intervenant 2
C'est une très bonne philosophie de visite.
Intervenant 1
Eh bien, merci à toutes et à tous de nous avoir suivis dans cette plongée au cœur de nos sources. Gardez l'œil ouvert, remettez en question vos certitudes géométriques et on se dit à très bientôt pour une nouvelle exploration.
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