
28 mai 2019 · 8 min
Musique tonale ou atonale : que révèle une fausse note ?
Dans cet épisode audio, suivez le débat entre musique avec repères tonals et musique qui s’en écarte, depuis le test de la fausse note jusqu’aux répliques.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va plonger dans un sujet qui relie l'architecture mathématique et nos oreilles, en fait.
Intervenant 2
Ouais, un vaste programme.
Intervenant 1
C'est ça. On a souvent cette idée que la musique, c'est comme l'architecture, tu vois. Face à un bâtiment classique, on repère tout de suite les piliers, la symétrie.
Intervenant 2
Bien sûr, c'est super intuitif. La structure nous rassure complètement.
Intervenant 1
Voilà. Mais imagine entrer dans un édifice où les murs sont de travers, les escaliers mènent nulle part. Et là, l'architecte te regarde et affirme que sa construction est mathématiquement parfaite.
Intervenant 2
C'est carrément le vertige quoi !
Intervenant 1
Totalement et c'est exactement la sensation qu'explore notre source du jour. C'est un article hyper intéressant qui s'appelle une polémique d'arrière-garde et la mission de notre exploration aujourd'hui c'est de décortiquer cet affrontement fascinant entre le système tonal qu'on connaît bien et le système atonal.
Intervenant 2
Et c'est un affrontement qui a vraiment été remis sur le devant de la scène de manière assez spectaculaire. Je pense à cette conférence de 2013 au Collège de France.
Intervenant 1
Ah oui, celle de Carole Beffa.
Intervenant 2
Exactement, le compositeur et pianiste Carole Beffa, il a jeté un vrai pavé dans la mare ce jour-là.
Intervenant 1
C'est le moins qu'on puisse
Intervenant 2
dire. En fait, il qualifie le système atonal de dogmatique et même d'obsolète. Mais surtout, il dit que c'est fondamentalement inapte à notre perception auditive humaine.
Intervenant 1
C'est ça. Et l'article donne un exemple d'une clarté redoutable pour illustrer ça. Prends une sérénade de Mozart, par exemple.
Intervenant 2
Du pur tonal quoi.
Intervenant 1
Du pur tonal, ouais. Si un musicien se trompe d'une seule note, tout le monde dans le public grimace instantanément. La fausse note, elle saute aux oreilles.
Intervenant 2
C'est clair.
Intervenant 1
Mais de l'autre côté, si l'interprète fait une erreur dans une oeuvre sérielle, donc la forme la plus stricte de la musique atonale, personne ne s'en aperçoit.
Intervenant 2
Sauf peut-être deux ou trois ultra spécialistes qui ont carrément le nez dans la partition.
Intervenant 1
Exactement.
Intervenant 2
Et c'est ça qui est fascinant parce que ce décalage, il met le doigt sur la mécanique biologique de notre écoute. En fait, le système tonal, sur lequel repose quasiment toute notre musique, il fonctionne avec une sorte de gravité musicale.
Intervenant 1
Une gravité, tu veux dire avec des règles de tension et de résolution ?
Intervenant 2
C'est en plein ça, ouais. C'est basé directement sur la résonance naturelle des harmoniques, tu vois. Notre cerveau, c'est avant tout une machine à repérer des schémas. Ah d'accord. Donc il anticipe en permanence le retour à une note de base, une sorte de foyer. Et quand cette résolution arrive, paf, le cerveau libère de la dopamine.
Intervenant 1
Ah ouais, donc l'harmonie nous procure une vraie satisfaction physique en fait.
Intervenant 2
Exactement. C'est biologique. Ce qui explique pourquoi le système atonal nous déroute autant au début.
Intervenant 1
Bah oui, parce que dans le sérialisme, le compositeur vient délibérément supprimer cette loi de la gravité.
Intervenant 2
Ouais, il casse tout.
Intervenant 1
Voilà. Au lieu d'avoir une note centrale, on a une matrice mathématique très stricte où les douze notes de la gamme chromatique ont une valeur parfaitement égale.
Intervenant 2
Une démocratie absolue des sons, quoi.
Intervenant 1
C'est joliment dit, ouais. Et la règle d'or, c'est qu'il est interdit de répéter une note avant que les onze autres aient été jouées. Mais du coup, le cerveau perd instantanément tous ses repères.
Intervenant 2
Et l'oreille cherche désespérément un foyer qu'on lui a retiré. C'est une construction théorique brillante sur le papier intention.
Intervenant 1
Ah oui, d'une grande rigueur structurelle.
Intervenant 2
Mais qui va radicalement à l'encontre de notre câblage neuronal naturel en fait. La musique s'adresse à la rationalité mais le corps, la biologie ne suit pas toujours.
Intervenant 1
D'accord mais attends, est-ce qu'exiger qu'une musique soit immédiatement confortable à l'oreille, ça ne reviendrait pas au fond à exiger qu'un théorème de géométrie non euclidienne soit évident au premier coup d'œil ?
Intervenant 2
Oh, c'est une excellente comparaison, ça.
Intervenant 1
Bah oui, les espaces-cans, c'est pas du tout intuitif pour nous, mais ça décrit pourtant une réalité complexe de notre univers. Donc la musique atonale demande peut-être un tout autre paradigme d'écoute, un vrai apprentissage.
Intervenant 2
Mais tu mets le doigt sur l'argument principal des défenseurs de la musique atonale. Ils s'engouffrent exactement dans cette faille-là.
Intervenant 1
Ah oui ?
Intervenant 2
Ouais. La source cite la réposte très cinglante de figures comme Philippe Manouri ou Pascal Dussapin.
Intervenant 1
Il revendique l'héritage d'Arnaud Schönberg, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est ça, oui. Un des pères du dodécaphonisme. Schönberg, il disait en gros qu'il n'y avait plus de bonne musique à composer en hutte majeure. Que tout avait été fait.
Intervenant 1
D'accord. Donc pour eux, l'art n'a pas du tout pour vocation de flatter nos réflexes biologiques, en fait.
Intervenant 2
Pas du tout. Son rôle, c'est d'explorer des nouveaux territoires conceptuels, d'étendre le langage, même si ça exige un effort analytique colossal de la part du public.
Intervenant 1
Sauf que cet effort analytique, il a des conséquences directes dans la vraie vie. Si la musique heurte notre biologie, le public ne remplit plus les salles. Bah
Intervenant 2
oui, c'est le nerf de la
Intervenant 1
guerre. Et là, la polémique glisse de la théorie pure à une réalité économique assez froide. Dans son livre « Les coulisses de la création », qu'il a écrit avec le mathématicien Cédric Villani, Beffa pointe un truc très concret.
Intervenant 2
Le financement, je parie ?
Intervenant 1
Exactement. Il affirme que la création sérielle ne survivrait que sous perfusion. Si on coupe les subventions publiques, bam, cette musique s'éteint toute seule faute d'auditeurs.
Intervenant 2
Ah ouais, c'est dur. Mais le contraste avec les compositeurs contemporains qui renouent avec la tonalité ou la modalité, ça semble valider cette analyse économique.
Intervenant 1
Totalement. L'article mentionne plusieurs succès majeurs d'ailleurs.
Intervenant 2
Ouais, par exemple le minimalisme de Steve Reich. C'est basé sur la répétition, hypnotique, de motifs très identifiables et ça fascine le monde entier.
Intervenant 1
Et le langage modal d'Arvo Part aussi. Il utilise des règles anciennes pour créer une vraie sensation de clarté spirituelle. Ça, ça touche des millions de personnes.
Intervenant 2
Et on peut aussi citer Étienne Perruchon. Ces chœurs dans la suite d'Ogora suscitent une émotion vraiment viscérale et ça remplit des zénithes entiers.
Intervenant 1
C'est clair. Ces œuvres trouvent une autonomie financière totale juste parce qu'elles parviennent à résonner avec notre perception humaine en fait.
Intervenant 2
Exactement. On se retrouve donc avec un écosystème à deux vitesses aujourd'hui.
Intervenant 1
Mais l'article résume bien la situation. On n'est pas du tout obligé d'effacer une approche pour valider l'autre. On peut très bien se passionner pour la rigueur implacable d'un albarnberg et son système sériel.
Intervenant 2
Et en même temps admirer l'indépendance farouche d'un Henri Dutilleux, par exemple.
Intervenant 1
Voilà, un compositeur qui refusait de s'enfermer dans le moindre dogme, qu'il soit tonal ou atonal.
Intervenant 2
La diversité reste essentielle, on est bien d'accord. Mais je me dis, cette opposition entre la perfection théorique et nos limites biologiques, ça soulève une question assez inédite au final.
Intervenant 1
Ah bon ? Laquelle ?
Intervenant 2
Si on suit le raisonnement de Beffa, la création sérielle s'apparente presque à de la pure recherche algorithmique. Ce n'est pas une expérience humaine immédiate. Du coup, est-ce qu'on ne se trompe pas de public depuis un siècle ?
Intervenant 1
Attends, comment ça on se trompe de public ?
Intervenant 2
Pense à l'essor de l'intelligence artificielle. On pourrait très bien imaginer que ces réseaux de neurones qui n'ont aucun besoin biologique de résolution harmonique deviennent en fait les auditeurs ultimes de cette musique.
Intervenant 1
Oh, waouh ! Des intelligences mathématiques qui savourent une architecture purement abstraite.
Intervenant 2
Ouais, c'est ça, des algorithmes qui écoutent la musique des algorithmes.
Intervenant 1
C'est flou comme idée. Laisser la perfection atonale aux algorithmes pendant que nous, on garde nos accords imparfaits et nos frissons biologiques.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Voilà une perspective fascinante qui va complètement changer notre façon d'écouter les expérimentations de demain. Merci de nous avoir accompagnés dans cette exploration sonore et à très vite pour de nouvelles découvertes.
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