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28 juin 2018 · 6 min

Développement durable : le paradoxe de la croissance

Dans cet épisode audio, suivez les étapes de l’argument sur la croissance, puis remontez à la controverse entre « durable » et « soutenable ».

Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Quel plaisir d'accueillir toutes celles et ceux qui nous écoutent.

  2. Intervenant 2

    Bonjour à tout le monde.

  3. Intervenant 1

    Pour cette nouvelle exploration en profondeur. Alors aujourd'hui, la mission, c'est de décortiquer une expression tellement courante qu'on ne l'entend même plus, le fameux développement durable.

  4. Intervenant 2

    C'est une expression qu'on entend vraiment partout en fait.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Et derrière ces deux mots qui ont l'air tout à fait inoffensifs, quand on croise la linguistique, l'histoire et disons une implacable rigueur mathématique, on trouve une impossibilité physique totale.

  6. Intervenant 2

    Ah ça c'est sûr. Il suffit de regarder cette formule sous un angle strictement sémantique pour voir que le concept s'effondre de lui-même en fait.

  7. Intervenant 1

    C'est un peu la définition même de l'oxymore.

  8. Intervenant 2

    Absolument.

  9. Intervenant 1

    Ça me rappelle la fameuse obscure clarté qui tombe des étoiles.

  10. Intervenant 2

    Ah oui, Corneille dans le Cid en 1637. C'est

  11. Intervenant 1

    ça. C'est très poétique pour décrire la nuit, bien sûr. Mais comment est-ce qu'on applique cette idée de contradiction absolue au développement durable ?

  12. Intervenant 2

    À première vue, l'intention semble logique. On veut que la société s'améliore, mais de façon pérenne.

  13. Intervenant 1

    Oui, l'idée est noble, sauf que…

  14. Intervenant 2

    Sauf que la mathématique ne permet malheureusement pas cette indulgence poétique. Le terme développement, par définition, ça implique une dynamique de croissance. D'accord. Et prenons une variable discrète, disons qui se compte en nombre entier, comme la population humaine par exemple. Une croissance continue signifie que cette quantité tend inexorablement vers l'infini.

  15. Intervenant 1

    Attendez, tendre vers l'infini dans un monde où l'espace et les ressources sont matériels et surtout limités ?

  16. Intervenant 2

    Ça coince.

  17. Intervenant 1

    Bah oui, ça coince, forcément. C'est un peu comme essayer de faire entrer une quantité infinie d'eau dans un verre de taille finie. À un moment, le système finit par déborder.

  18. Intervenant 2

    C'est une très bonne image. La physique impose ses limites. Donc si une quantité matérielle tend vers l'infini, alors cette dynamique, elle ne peut tout simplement pas durer.

  19. Intervenant 1

    Donc associer développement et durable.

  20. Intervenant 2

    C'est à coller deux concepts qui s'annulent. La croissance matérielle perpétuelle est mathématiquement complètement incompatible avec la notion même de durabilité.

  21. Intervenant 1

    D'accord, donc le paradoxe est absolu. Mais si la formule est scientifiquement absurde à la base, comment est-elle devenue la norme internationale depuis près de 40 ans ?

  22. Intervenant 2

    Ah, ça, le point de bascule semble dater de 1987. Avec

  23. Intervenant 1

    le rapport de l'ONU, c'est ça, le fameux work on the future ?

  24. Intervenant 2

    Exactement. Et le terme original en anglais dans ce texte, c'est « sustainable development ».

  25. Intervenant 1

    D'accord, donc la vraie question c'est le choix de traduire sustainable par durable en fait.

  26. Intervenant 2

    C'est là que l'analyse des textes devient vraiment passionnante. Parce que le mot sustainable renvoie à la capacité de maintenir ou de supporter.

  27. Intervenant 1

    Ah oui, alors que durable met plutôt l'accent sur le temps qui passe et l'éternité presque.

  28. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  29. Intervenant 1

    Mais alors pourquoi ne pas l'avoir traduit fidèlement ? Est-ce que c'était une façon d'adoucir le message pour ne pas brusquer les partisans d'une croissance économique classique ?

  30. Intervenant 2

    C'est fort possible.

  31. Intervenant 1

    Ou une concession purement idéologique ? Ou alors, je ne sais pas, est-ce que la commission de terminologie était tout simplement accablée par la fatigue au moment de valider le texte ?

  32. Intervenant 2

    Alors, le mystère des commissions internationales reste entier. On ne le saura sans doute jamais vraiment.

  33. Intervenant 1

    Bien sûr.

  34. Intervenant 2

    Mais l'hypothèse d'un compromis politique est très séduisante. Et ce choix s'est surtout fait au détriment d'un mot qui existait déjà en France.

  35. Intervenant 1

    Ah bon ? Lequel ?

  36. Intervenant 2

    Un mot qui était la traduction littérale parfaite et qui possédait des racines historiques vraiment très profondes. Le terme « soutenable ».

  37. Intervenant 1

    D'accord, le mot soutenable. Et pour comprendre pourquoi ce mot était si pertinent, je crois qu'il faut faire un saut assez inattendu dans le temps.

  38. Intervenant 2

    Tout à fait.

  39. Intervenant 1

    Bien avant l'écologie moderne, en plein Moyen Âge, c'est bien ça.

  40. Intervenant 2

    Exactement. Faisons un bond jusqu'en 1346. Le roi Philippe VI de Valois se trouve alors au château de Brunois.

  41. Intervenant 1

    En forêt de Seynard.

  42. Intervenant 2

    Oui, en forêt de Seynard. Et il y édite ce que les historiens considèrent comme la toute première réglementation forestière.

  43. Intervenant 1

    Ah waouh, en 1346. Oui. Le texte imposait aux maîtres des eaux et forêts de réguler drastiquement les coupes de bois.

  44. Intervenant 2

    Avec un objectif précis.

  45. Intervenant 1

    Avec un objectif très clair, que les forêts puissent, et je cite les mots de l'époque, « perpétuellement soutenir en bon état ».

  46. Intervenant 2

    Attendez, « soutenir » avec un « s » ?

  47. Intervenant 1

    Avec un « s », oui.

  48. Intervenant 2

    Donc la notion de soutenabilité, enfin l'idée de prélever des ressources sans détruire la capacité du système à se régénérer. C'est ça. C'était déjà acté et théorisé au XIVe siècle.

  49. Intervenant 1

    Ben oui, le concept de gestion équilibrée était déjà là. L'objectif royal, ce n'était pas la croissance de l'exploitation forestière, mais bien le maintien d'un équilibre.

  50. Intervenant 2

    Et donc, en choisissant d'imposer le mot durable en 1987, on a complètement rompu avec cette tradition séculaire très précise.

  51. Intervenant 1

    C'est exactement ce qui s'est passé. On a perdu le sens de l'équilibre. D'accord. Donc pour résumer cette plongée dans les concepts aujourd'hui, derrière une expression qu'on répète quotidiennement se cache une erreur de traduction flagrante et une contradiction mathématique fondamentale.

  52. Intervenant 2

    Voilà. L'eau infinie dans le verre fini reste une illusion. Ignorer le sens mathématique ou même historique des mots, c'est prendre le risque de construire des politiques sur des paradoxes complètement intenables.

  53. Intervenant 1

    Absolument, ce qui soulève d'ailleurs une réflexion finale assez vertigineuse.

  54. Intervenant 2

    Je vous écoute.

  55. Intervenant 1

    Si la rigueur mathématique prouve que toute croissance tend vers l'infini et ne peut donc physiquement pas durer éternellement, l'étape logique suivante ne serait-elle pas d'abandonner totalement le mot développement ?

  56. Intervenant 2

    Ah, c'est une excellente question.

  57. Intervenant 1

    Peut-être qu'il faut inventer un concept inédit, un terme qui exclurait une bonne fois pour toutes la variable de la croissance.

  58. Intervenant 2

    C'est tout à fait possible, oui.

  59. Intervenant 1

    En tout cas, voilà de quoi nourrir d'intenses réflexions pour toutes celles et ceux qui nous écoutent. Un immense merci pour votre attention et à très bientôt pour une nouvelle analyse en profondeur.

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